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Paris, France
Ce blog est celui de la conversation libre. Autour des arts, des livres, de la télévision ou de tout autre sujet de culture mais aussi - n'est-ce pas culturel ? - de la politique. C'est dire, simplement, que sur ce blog on parlera de tout. Je le nourrirai au rythme de mon inspiration, de mes rencontres, de mes visites, de mes lectures, de mes poussées d'admiration ou de colère aussi. Que chacun, ici, intervienne. Que l'on discute les uns avec les autres.. Voilà l'ambition de ce blog. Un mot encore sur le titre. "Mon oeil", c'est ce que je vois, mais c'est aussi, vieille expression, une façon de dire que l'on n'est pas dupe et que l'esprit critique reste le maître contre par exemple le "politiquement correct" et contre les idées reçues, de droite comme de gauche. ************************************************************************************* Pour les amateurs d'art, je signale cet autre blog, plus spécialisé sur l'art et les artistes, les expositions, les formes d'expression d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui: http://monoeilsurlart.blog4ever.com/blog/index-350977.html

mardi 13 novembre 2012

Georges Moquay: ça pulse...


Voilà qui fait plaisir dans le domaine de l’art vivant , de l’art en train de se construire: c’est de constater qu’un artiste sur lequel on a misé quand il était encore tout jeune, progresse et avance dans sa propre ligne. On est alors rassuré sur son jugement et sur sa capacité à sentir  le devenir d’un artiste. Il en est ainsi lorsqu’un artiste devient de plus en plus lui-même. Lorsqu’il a si bien puisé au fond de son propre dictionnaire intime de formes,  les traits, les points, les couleurs… qu’il pose ou qu’il jette sur la toile et que cette toile  ne peut avoir été peinte que par lui. Mieux, lorsqu’un seul des fragments de la toile ou un autre, pris comme échantillon, contient et affiche cette identité, cet ADN. On est certain alors de ne s’être pas trompé. Car en peinture, comme en littérature, et comme dans toute création, selon l’expression de Monsieur de Buffon, dans son mémorable discours de réception à l’Académie Française en 1753, « le style est l’homme même ». Le style de Georges Moquay explose sur chacun de ses tableaux.

La démonstration est en marche  dans deux galeries de part et d’autre de la rue Mermoz à Paris dans le 8 ème arrondissement. Tout près des Champs-Élysées. Dans ces deux espaces de la Galerie Caroline Bober  est exposée une forêt de tableaux dont certains datent d‘une dizaine d’années.  Ce qui frappe c’est leur cohérence, leur air de famille. La peinture de Georges Moquay a pris corps dans un univers esthétique qui est celui des tags, des graffs, des bandes dessinées. Un domaine culturel proche des musiques comme le reggae, le rock, le pop…, avec des références ethniques marquées. On peut situer le travail de Georges Moquay dans une certaine proximité de celui d’artistes comme Keith Haring, Speedy Graffito, Basquiat, Combas, Jonone… Mais il s’en distingue aussi par un savoir-faire personnel et une chaleur, une ambiance bien à lui.  Autrement dit : ça pulse !
JB

Les mystères du trésor de la rue Mouffetard


On a tous appris à l’école ( enfin presque tous les plus vénérables d’entre nous ) ce qu’était la grande affaire du Jansénisme. Port Royal, Pascal,  le Grand Arnaud, « Les Provinciales »… Cette affaire a imprégné  les XVII et XVIIIème siècles religieux et politiques. Un courant hyper rigoureux, "intégriste",  du catholicisme gagnait du terrain et convertissait les esprits quand il fut interdit par la Papauté, réprimé par Louis XIV et Louis XV. Dans les marges de cette déviance de la religion ( et de sa répression )  s’est développé en France et notamment à Paris, autour de l’église de Saint-Médard, au bas de la rue Mouffetard, un mouvement paroxystique, celui des convulsionnaires.
Saut en arrière : Louis de Nivelle, « Secrétaire du Roy, audiencier en la chancellerie du Palais » est sous Louis XV un libre-penseur. Cet « athée discret et convaincu, qui pratiquait juste ce qu’il fallait pour ne pas choquer son entourage » avait fait des « Lettres philosophiques » de Voltaire son livre de chevet.  Or peu à peu, cet homme froid et raisonnable devient un fanatique admirateur des Convulsionnaires de Saint-Médard, devenus une sorte de secte sado-masochiste. C’est ainsi que Sabine Bourgey décrit le cadre et le personnage principal de son roman, « Le trésor de la rue Mouffetard » (éditions Bourgey).
Son récit, bien conduit et fertile en rebondissements, une sorte de roman policier, sensuel et étrange, se déroule au cœur de l’affaire des « Convulsionnaires de Saint Médard ».  Mais voilà que cette histoire a eu des prolongements au XXème siècle car en 1938, des terrassiers italiens, abattant un mur au 51-53 de cette rue, on retrouvé enroulés dans un testament sur parchemin faisant  de la fille de Louis Nivelle son héritière quelque 3555 louis ( d’époque Louis XV ). Les généalogistes à force de recherches et de recoupements ont découvert les 83 descendants de cette jeune femme, Anne-Louis-Claude Nivelle, décédée, la malheureuse, sans avoir pris connaissance de sa bonne fortune. L’écuyer, conseiller, secrétaire du roi, audiencier en la chancellerie du Palais,  ( qui habitait officiellement rue de la Coutellerie ) mort le 10 septembre 1757 avait en effet caché son trésor dans une cache de son logement secret, sa "garçonnière",  de la rue Mouffetard.
Étienne Bourgey, numismate, fut chargé de l’expertise du trésor. Il organisa une première vente en 1939 des louis qui n'étaient pas entrés dans la répartition car ils se trouvaient hors du paquet façonné par Louis de Nivelle. Puis, après règlement juridique du partage, la suite fut confiée à son fils, Émile avec les offices de Me Maurice Rheims, commissaire-priseur. Dans les années plus récentes, Sabine Bourgey, numismate se chargea de la vente des pièces que venaient lui confier des « héritiers Mouffetard ».  Ce qui explique sa bonne connaissance du dossier et pourquoi son imagination, surfant sur l'histoire, a fait naître ce roman. 

JB

mercredi 19 septembre 2012

Le « street art » en vedette

Konny Steding chez Moretti à Paris ; un festival et une vente à Lyon. 







Pourquoi depuis qu’ils vivent en société les hommes ( et les femmes ) ont-ils décidé de couvrir les parois ou les murs qui les entourent d’images ou de signes mystérieux ?  Pourquoi ? C’est en tout cas ainsi  d’Altamira à la Chapelle Sixtine, de Pech-Merle aux murs de la Sorbonne en 1968 et au Mur de Berlin (jusqu’en 1989). Partout, en tous lieux, la muraille, la cloison, le panneau sert de support aux icones des civilisations qui passent. Ce n’est pas un hasard si notre siècle en surfant sur ces modèles et en les démultipliant a donné vie à une des formes d’art les plus inventives et vivaces : le street art.


Peut être, parce que les civilisations se savent mortelles, veulent-elles laisser sur la  coquille de leurs habitacles  les traces de leurs rêves, de leurs cauchemars, de leurs passades  ou de leurs aspirations.  Le bison, le cheval, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, les Lüftimalereien, ces trompe l’oeiI sur le Mur ouvrant l’espace à la liberté… tout fait toujours sens sur les murs et appelle à la réflexion…

En associant dans sa pratique artistique le  souci de plus en plus contemporain de la préservation, du sauvetage de la Planète et la soif généralisée d’évasion vers des paradis artificiels, Konny Steding s’est fait une belle réputation internationale. Du Mur de Berlin à la Rockefeller University, puis à Cologne, à Berlin, à Paris, ) New-York, à Londres, à Toronto…,  Konny Steding , née à Stuttgart, a en effet ponctué ses séjours de performances et d’affichages remarqués.  Double jeu. Double je.  Ses performances tournent autour de la notion de déchet, de gâchis, de destruction, de pollution… Dans les couloirs des métros, dans les galeries, sur les trottoirs des villes, cette « activiste urbaine » fait de la poubelle l’alpha et l’omega de la société. C’est, pour elle, le symbole à la fois honni et adulé de la consommation poussée jusqu’à ses extrêmes et, qui sait, jusqu’à la perte de la civilisation. Mais, les interventions de Konny Steding ont aussi, à côté, en même temps, en outre,  des aspects plus intrinsèquement artistiques et surtout moins fugaces. À grands traits sur de vastes surfaces,  Konny Steding peint des portraits  de vedettes de la culture punk, dont le plus mythique Sid Vicious ( 1957-1979), le chanteur des Sex Pistols… Ces portraits -et aussi, sans doute, le sien -qu’elle réalise le plus souvent sur de grandes toiles ou des affiches avant de les coller sur les murs des capitales qu‘elle traverse constituent un extravagant capital de visions contemporaines, avec leurs coulures, leurs graffitis surajoutés, leurs larmes ce sang de peinture… Ces images construisent la vaste exposition que consacre à Konny Steding «  la galerie Moretti & Moretti »  ( Cour Bérard dans l’impasse Guéménée  près de la Bastille) . Cette galerie, ouverte en 2008, donne une grande place aux jeunes artistes du street art, persuadée, non sans raison, que c’est là que se nichent les valeurs de demain.

Ce raisonnement est celui qu’on fait voilà quelques années des collectionneurs avisés. Ils ont acheté des toiles, des dessins, des graffs… Et voilà que ces créations se retrouvent au festival du Graff-ik’Art du 15 au 30 septembre à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise. Et aussi dans une vente aux enchères publiques organisée à l’Hôtel des ventes de Lyon-Brotteaux par Me Aguttes, le 24 septembre à 19h. De belles toiles de Blade,  Dr Revolt, Duster, Bill Blast, Kayone, Nasty, Don, Cinz…,  pour ne citer que quelques un de ces créateurs, sont estimées de 300 à 3000 € .  
Et dans le même temps, le graffiteur Jonone, qu’on a connu dans son atelier  fauché de l’Hôpital Éphémère ( ex-Bretonneau) à la fin des années 80, expose à Roissy, dans les salons d’Air France de l’aéroport Charles de Gaulle. Dans une interview qu’il donne à Élisabeth Couturier de Paris-Match l'artiste américain explique qu’une de ses « œuvres a atteint 35 000 € aux enchères et en galerie, une pièce a été vendue 60 000 € ».  
  JB.

dimanche 26 août 2012

Retour chez André Breton. Exposition.








Certains lieux se prêtent plus que d’autres aux belles découvertes. Saint-Cirq Lapopie, dans le Lot, est le village préféré des Français, le plus beau village de France, selon le concours imaginé par France2. Au cœur de ce perchoir habité par l’esprit, la maison mythique d’André Breton, où selon son expression le Pape des Surréalistes, avait « cessé de se désirer ailleurs » ( 1 ) , appartient depuis une dizaine d’années à un artiste, Alexandre Yterce, peintre, musicien, écrivain ( 2 ). Cet homme de culture et de goût a décidé de faire vivre cet antre de mémoire en y organisant avec Florence Gonot, des expositions. La dernière, qui vient de s’y ouvrir le 25 août ( jusqu’au 23 septembre) présente le travail de quatre artistes.

Nadine Trescartes y déploie la danse magique de personnages dont le tracé en simple fil de fer ( d’une épaisseur étudiée ) se découpe en lignes élégantes, matissiennes,  sur le ciel ou les pierres du Quercy.

Marcel Benaïs, peintre, raconte avec humour et sensibilité  sur la toile des moments de vie ou des moments de légende. Ses couleurs, ses images, ses récits ont une belle force.

Pierre Petric est photographe. Il traque dans ce qu’il voit les instants poétiques. Où qu’il soit, il sait dénicher  dans un paysage campagnard, naturel, urbain des espaces de beauté ou de mystère qu’il délimite et s’approprie en les fixant par l’objectif. Un reflet  dans une vitre, un  remblai, une colline peuplée d’arbres aux tons d’automne… deviennent des images abstraites mais charnues et chargées d’émotion.

Pierre d’Huparlac est un peintre abstrait dont la carrière s’inscrit dans de nombreuses galeries internationales. Ici, il a travaillé avec Pierre Petric, sur les photographies que ce dernier a faites de « La première route mondiale sans frontière » ouverte en 1950 dans le cadre du mouvement des « Citoyens du Monde », par Garry Davis et André Breton, à Cahors Mundi. Pierre d’Huparlac a enrichi, enluminé,  ces belles images de ses aplats de couleurs vives, de ses mots, écrits comme sur un palimpseste,  pour leur conférer une quatrième dimension et en offrir une lecture renouvelée.


Jacques Bouzerand






NOTES

 ( 1 )  André Breton et Saint-Cirq Lapopie :
« C'est au terme de la promenade en voiture qui consacrait, en juin 1950,  l'ouverture de la première route mondiale  - seule route de l'espoir  - que Saint-Cirq embrasée aux feux de Bengale m’est apparue - comme une rose impossible dans la nuit.
Cela dût tenir du coup de foudre si je songe que le matin suivant je revenais, dans la tentation de me poser au coeur de cette fleur : merveille, elle avait cessée de flamber, mais restait intacte.
Par-delà bien d'autres sites - d'Amérique, d'Europe - Saint-Cirq a disposé sur moi du seul enchantement : celui qui fixe à tout jamais. J'ai cessé de me désirer ailleurs.
Je crois que le secret de sa poésie s'apparente à celui de certaines Illuminations de Rimbaud, qu'il est le produit du plus rare équilibre dans la plus  parfaite dénivellation des plans.

L'énumération de ses autres ressources est très loin d'épuiser ce secret….
Chaque jour, au réveil, il me semble ouvrir la fenêtre sur les Très Riches Heures, non seulement de l'Art, mais de la Nature et de la Vie ». 
André BRETON - Saint-Cirq-Lapopie, le 3 septembre 1951.


( 2 )  Sur Alexandre Yterce :


vendredi 13 juillet 2012

Pierre Soulages : L'intelligence de la peinture.


Qui prétendrait « expliquer » une peinture de Pierre Soulages ? Ni un critique d’art conscient, ni un philosophe, fût-il le plus pointu… Ni d’ailleurs l’artiste lui-même. N’a t-il pas dit : « La peinture est l’état d’absence de mots » et aussi : « Ce que je fais n’est pas du domaine du langage ». Ces petites phrases qui vont loin, Françoise Jaunin les lui rappelle dès le seuil du livre qu’elle consacre à de vertigineuses interviews de ce peintre, le plus reconnu internationalement et le plus célébré des artistes français. ( Le livre :  « Pierre Soulages, Outrenoir ». Entretiens avec Françoise Jaunin, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 2012 ).

L’avantage avec Pierre Soulages est que cet homme de terroir est aussi un homme de mots. Il a beaucoup lu  - des poètes notamment-, beaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup discuté aussi avec les plus hautes sommités de la philosophie, de l’histoire, de la science, de l’art…  Et il parle. Il parle toujours avec une luminosité d’expression qui éclaire les recoins les plus obscurs de la création et ouvre les voies qui conduisent comme il dit, « au bord de la peinture ». S’il ne prétend pas « expliquer » sa peinture, il donne les clés de son accès. Et ce faisant, il permet de comprendre le travail et le chemin d’autres artistes, ses contemporains certes, mais aussi de tous ceux qui ont dessiné, peint, créé depuis l’aube des temps. Françoise Jaunin a su interroger Pierre Soulages de telle façon que l’artiste puisse exposer sa conception de l’art.

Sur son œuvre d’abord il institue un cadre général : « Mes tableaux sont des objets poétiques capables de recevoir ce que chacun est prêt à y investir à partir de l’ensemble de formes et de couleurs qui lui est proposé. Quant à moi, je ne comprends ce que je cherche qu’en peignant. (…) C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire.(…) Je ne demande rien au spectateur, je lui propose une peinture : il en est le libre et nécessaire interprète ».

Sur sa vie, au fil des entretiens, Pierre Soulages décrit le parcours qui fut le sien depuis la chambre d’enfant où il découvre une tache de goudron sur un mur en face de sa fenêtre. «  J’étais attiré par cette tache, Je la trouvais belle ». Un jour la regardant à nouveau, il décèle, comme dans le test de Rorschard, l’image d’un coq. Cette interprétation fortuite le déçoit profondément jusqu’au moment où se rapprochant de cette coulure de goudron il retrouve la tache dans sa splendeur première. « Je préférais de très loin la beauté brute de ma tache à la banalité du coq ». Le voilà déjà bien au delà de ce que lui propose l’École des Beaux Arts où il ne passera –victorieusement – que le concours d’entrée avant de s’enfuir de ce qui était alors de temple de la représentation figurative.

La guerre le retrouve - il a vingt ans - près de Montpellier où il devient viticulteur et… voisin de l’écrivain Joseph Delteil. Avec lui il parle vigne et raisins. « Les gens qui nous entendaient pensaient que nous parlions de viticulture. Ils ne se rendaient pas compte que nous parlions d’art ». Il y parle aussi d’art abstrait. Mais pour la première fois de sa vie, en 1944, avec Sonia Delaunay en visite chez Delteil. 

À la Libération, à Paris, ses premières toiles au brou de noix apparaissent comme des Ovni. Elles sont loin de plaire aux habitués des Salons.  D’ailleurs en 1947, le Salon d’Automne les lui refuse. Il se dirige alors vers le Salon des Surindépendants où elles sont remarquées par Picabia, Hartung, Atlan, Goetz… et un médecin allemand qui les montre dans cinq musées d’outre-Rhin. Le coup de pouce ou de projecteur est efficace. En 1948, débarque chez Soulages un certain James Johnson Sweeney qui n’est autre que le conservateur des peintures au Museum of modern art de New York qui lui achète un brou de noix. New York accueille Soulages. Il y expose. Son succès lui ouvre alors  toutes les portes de la renommée internationale. On connaît la suite glorieuse.

Né dans le Rouergue, Pierre Soulages se révèle en parfaite harmonie avec les paysages de ce pays : « J’aime les Causses, les déserts, les arbres nus. Les Causses, les hauts plateaux de l’Aubrac, c’est à la fois mon pays natal et mon pays d’élection.(…) J’aime ce dépouillement qui nous ramène à l’essentiel ». Il aime aussi «ce qui (lui) est fraternel : la terre, les pierres, le vieux bois, le goudron, le fer rouillé… toutes choses qui m’ont marqué ».

Son pays, c’est aussi la peinture et les artistes que Soulages place au plus haut (liste non exhaustive): « les peintres de la préhistoire (Pech Merle, Altamira ou Lascaux), Manet, Zurbaran, Courbet, Piero della Francesca, Frans Hals… » Et quel qu’en soit la datation, il s’agit toujours d’un art vivant : « Quand je regarde, quand j’aime un tableau de Piero della Francesca ou une œuvre mésopotamienne ou une de ces étonnantes figures animalières de la grotte Chauvet, je suis sur que je les rends actuels. Ils me deviennent contemporains ».

L’ensemble des entretiens avec Françoise Jaunin révèle aussi les expériences de Pierre Soulages dans la création de décors de théâtre, l’architecture de sa maison de Sètes et de ses jardins, son incursion dans la télévision pour un programme sur l’art, sa fabrication de ses instruments pour peindre ; il éclaire ses interventions dans la gravure et dans l’art du vitrail qu’il a mené jusqu’à la perfection dans la conception des 104 verrières de l’abbatiale de Conques…  Pierre Soulages explique aussi en quoi sa peinture se distingue du monochrome, de l’arte povera et de la peinture gestuelle : « Le geste véhicule généralement des états d’âme. Quand on regarde un tracé, on est impliqué dans la psychologie du peintre, on peut dire : là, sa main tremblait, c’était l’émotion… Là, il était rageur, là serein… Non, l’anecdote romantique n’a rien à voir avec mon histoire. » Et comme une profession de foi, cette assertion : « Ni figures, ni figuration de mouvements, ni états d’âme, la peinture n’a pas à représenter autre chose qu’elle-même. Ce qui veut dire qu’elle renvoie le spectateur aussi à lui-même ». 


JB.

mardi 10 juillet 2012

Ossip Zadkine... vu de très près.


Il arrive que l’on passe à côté d’un livre sans le remarquer et que des années plus tard on le retrouve sur sa route. C’est ainsi que je viens de découvrir un petit volume de la « Collection Pergamine » de « La Bibliothèque des Arts » ( Lausanne ) paru en 1995 et encore disponible chez l'éditeur. Il s’agit d’ « Avec Zadkine, souvenirs de notre vie » de Valentine Prax, l’épouse du grand sculpteur. J’avais eu le bonheur de déjeuner chez eux en 1957 aux Arques dans le Lot. J’y étais avec mon père qui venait photographier Zadkine et ses sculptures. Quant à moi je réalisais alors ma première interview d’un « maître » dont le texte était destiné au journal imprimé du Lycée Gambetta de Cahors, « L’Éclectique » ( et qui figure dans la bibliographie de Zadkine ). C’est dire que le livre, illustré de photographies et de dessins de Zadkine et de Valentine Prax, avait tout pour m’intriguer… Il m'a vraiment intéressé et je suggère sa lecture à tous ceux qui aiment l'art et son histoire humaine.

            Dans le récit que cette artiste peintre fait de sa rencontre avec Zadkine, j’ai retrouvé sa sensibilité, sa gentillesse naturelle et son amour passionné pour Ossip. Ce grand voyage d’une vie débute en 1918 à Bône en Algérie d’où Valentine est originaire. Un Russe, officier du tsar, se retrouve pour quelque semaines dans sa maison et lorsqu’il part pour Paris il lui confie comme un trésor le sabre que lui avait offert Nicolas II. Valentine qui étudie le dessin et la peinture aux Beaux Arts d’Alger a 21 ans. Elle rêve d’aller voir se qui se passe dans la capitale. Et d’aller y tenter sa chance d’artiste. Elle est seule dans la métropole où elle ne connaît que « son Russe ». Celui-ci ne lui offre pas de l’épouser –ils sont trop pauvres- mais lui indique un atelier, proche de Montparnasse, rue Rousselet. Il lui signale aussi qu’au deuxième étage vit un sculpteur. Un jour elle prend son courage à deux mains et frappe à la porte de l’atelier : Ossip Zadkine la fait entrer.

         Déjà intransigeant, il n’encourage pas Valentine à poursuivre sa carrière artistique mais il la trouve sympathique et lui fait vite rencontrer, à la Rotonde, sa bande de copains : Soutine, Modigliani, Ehrenbourg, Foujita, Henry Miller… Zadkine parfois s’éclipse pour Bruniquel,  dans le Tarn-et-Garonne. À son retour il montre ses dessins et ses gouaches à Valentine. Elle lui montre les siens et, miracle, entend : « Je me suis peut être trompé sur ton compte. Tu as du talent. Fuis les écoles ». Un jour, de Bruniquel où il est reparti travailler, Zadkine envoie un télégramme à Valentine : « Viens. Parlerons mariage ». Nous sommes en 1920. Ossip a trente ans. Valentine 23. Ils se marient à Caylus.
        
         Ils travaillent, commencent à être reconnus. Des galeries s’intéressent à eux. Ils emménagent rue d’Assas. Ils voyagent. En Grèce, au Japon. Vers 1935, ils achètent une grange aux Arques dans le Lot, où ils posent définitivement leurs valises. Zadkine, assure Valentine, apprécie «  les arbres, la forêt, les collines la solitude et en particulier le pays de Quercy ». « Plus que moi encore, il vouait une admiration sans borne envers la perfection des éléments du monde végétal : forme d’une feuille, ligne d’une branche, dessin d’une nervure, galbe d’une racine, puissance d’un tronc. Il regardait et touchait avec ferveur… »

           La guerre, hélas, va rompre cette belle harmonie. Zadkine qui est juif réussit à partir pour les États-Unis ( où il a déjà exposé avec succès ) alors que son épouse reste en France. Longue époque de douleurs et de discordes à travers l’Océan…  Mais Zadkine, « malade, malheureux, sans argent », finit par revenir au bercail. De la rue d’Assas aux Arques, d’expositions en inaugurations de monuments, à Amsterdam, à Rotterdam, au Canada, aux Etats-Unis, au Japon, à Auvers-sur-Oise… le couple reformé mène dès lors une vie d’artistes à la renommée internationale. Zadkine meurt à Paris le 25 novembre 1967.

             Valentine Prax lui survit. Elle se lance alors dans la création, du musée Zadkine au 100 rue d’Assas où ils ont vécu et travaillé depuis 1928. Le fonds est constitué de plus de 300 œuvres. Quand elle meurt, en 1981, Valentine Prax lègue tous ses biens au musée.

JB.


 Illustration: Ossip Zadkine dans son atelier des Arques avec sa "Pieta". ( 1957 ) Photographie Léon Bouzerand.