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Paris, France
Ce blog est celui de la conversation libre. Autour des arts, des livres, de la télévision ou de tout autre sujet de culture mais aussi - n'est-ce pas culturel ? - de la politique. C'est dire, simplement, que sur ce blog on parlera de tout. Je le nourrirai au rythme de mon inspiration, de mes rencontres, de mes visites, de mes lectures, de mes poussées d'admiration ou de colère aussi. Que chacun, ici, intervienne. Que l'on discute les uns avec les autres.. Voilà l'ambition de ce blog. Un mot encore sur le titre. "Mon oeil", c'est ce que je vois, mais c'est aussi, vieille expression, une façon de dire que l'on n'est pas dupe et que l'esprit critique reste le maître contre par exemple le "politiquement correct" et contre les idées reçues, de droite comme de gauche. ************************************************************************************* Pour les amateurs d'art, je signale cet autre blog, plus spécialisé sur l'art et les artistes, les expositions, les formes d'expression d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui: http://monoeilsurlart.blog4ever.com/blog/index-350977.html

jeudi 16 mai 2013

"Métamorphoses de Matisse" par Karin Müller


Matisse, folie de couleurs ! Matisse, liberté du trait ! Matisse, génie de la peinture française ! Oui, bien sûr… Henri Matisse, né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis, dans les brumes du département du Nord est sans aucun doute l’un des plus peintres les plus solaires de l’histoire de l’art… Il le demeure aujourd’hui à travers les musées du monde entier, à travers les expositions dédiées à sa gloire. Ou bien, par exemple, dans  ses panneaux « La danse » qui, dès les années 1909-1910, signalaient au monde la créativité inouïe et l’originalité miraculeuse de ce fauve plus fauve que les « Fauves », de ce dessinateur plus vibrant que les artistes les plus vifs…

Et pourtant… De quelle grisaille avait dû s’extirper ce fils de grainetier, devenu péniblement clerc de notaire, pour s’affirmer peu à peu comme un artiste inimitable ! Combien d’oeuvres d’un académisme éprouvé a t-il dû copier, combien de maîtres a t-il dû subir : Bouguereau, l’académie Julian, Ferrier, Gustave Moreau (un magnifique toujours trop méconnu), Carrière… avant de parvenir à sa vérité. Combien de jugements désagréables ou négatifs, de critiques obtuses,  a t-il dû affronter ! Il lui a fallu, pour émerger et s’épanouir, entendre avec le peintre Simon Bussy, un ami, (trop oublié de nos jours malgré une forte cote, vérifiée sur Artprice) Pissarro qui lui assène : « Travaillez et n’écoutez personne ! » Et suivre aussi le conseil – toujours valable - de Gustave Flaubert : « Si on a une originalité, il faut avant tout la dégager. Si on n’en a pas, il faut en acquérir une »… Sans oublier les douloureux problèmes d’argent, les difficultés financières, la pauvreté et même la misère que Matisse dut traverser avant de trouver un marchand, puis un autre, puis des collectionneurs – le Russe Chtchoukine ou les Américains Stein par exemple- qui lui assurent au bout du compte, mais très tard, et lentement des satisfactions puis le bien-être  matériels. Quelle vie ! Ne parlons pas de ses intermittences sentimentales, elle figurent aussi bien dans le livre que Karin Müller vient de publier aux éditions Guéna-Barley : « Métamorphoses de Matisse ».

Karin Müller, auteur déjà de livres très passionnants et remarqués sur Nicolas de Staël et Edward Hopper, possède un véritable talent pour faire revivre des artistes disparus au moyen d’autobiographies recomposées. Ses livres ne dépassent pas les 150 pages et se dévorent comme des viennoiseries. Mais ils savent dérouler avec brio les fils d’une existence dans laquelle la vie et l’art se mêlent. L’art de Karin Müller est de dénicher dans des biographies pesantes et exhaustives les moments qui comptent et qui font sens, qui illustrent et qui expliquent. Un exemple : Matisse, perclus de dettes, n’hésite pas un beau jour de 1898, à acheter pour l’offrir à sa jeune épouse et modèle Amelie, un papillon épinglé dont la couleur bleue lui rappelle « la flamme soufrée du volcan de son théâtre d’enfants » et qui lui coûte 50 francs. Cinquante francs-or, le prix, grosso modo, d’un de ses tableaux à l’époque. Karin Müller sait varier ses modules. Une année entière peut ainsi, tenir en deux, trois phrases. Une visite chez un confrère peintre, Derain, Marquet, Signac, Camoin peut donner lieu à des considérations fouillées... Cette façon d’écrire, avec ses variations, ses modulations sans à-coups, me fait penser à ce qui dans le règne de la musique serait un concerto. Matisse mis en musique ? Pourquoi pas. En compositeur et chef d’orchestre magistral Karin Müller, avec son livre Allegro-Vivace ne peut s’attirer que les « Bravissimo »…

Jacques Bouzerand

dimanche 28 avril 2013

"Le Mur de Berlin" de Yadegar Asisi






Berlin est aujourd’hui une ville en devenir. Fondée au XIIIème siècle, la capitale de l’Allemagne du XXIème siècle, est encore un immense chantier. Les secousses de la Seconde guerre mondiale et celles de la Guerre froide y ont laissé des cicatrices profondes que les politiques, les architectes et les bâtisseurs, jour après jour, s’efforcent d’effacer pour faire de ce centre de l’économie européenne et mondiale une ville à la mesure de leurs ambitions.

De 1961 à 1989, vingt-huit années durant, entre l’Est et l’Ouest, une grande fracture a coupé en deux l’immense cité, anéantissant tout lien entre les vivants de part et d’autre. Construit en béton armé, redoublé d’un no man’s land, contrôlé militairement de jour et de nuit, infranchissable, sauf le plus souvent au prix de la mort, le Mur de Berlin, qui fut aussi celui de la honte, a été abattu voilà vingt trois ans. Pour le témoignage de l’Histoire, il en demeure quelques pans que des artistes venus de la terre entière ont couverts, après la chute de 1989, de peintures d’un humanisme vibrant ou d’un espoir grandiose : « Plus jamais ça ! ».

Reste que pour la mémoire, pour rappeler aux générations d’aujourd’hui et à celles à venir ce qu’a été cette sombre folie idéologique, il fallait une œuvre d’art puissante et énorme qui la fixe et l’exorcise. La voici, à « Check Point Charlie », offerte aux regards et à l’admiration des visiteurs et à la réflexion des milliers de touristes allemands ou étrangers. C’est « Die Mauer » de Yadegar Asisi. Là, s’inscrit l’histoire sur un écran gigantesque qui part du sol et monte sur des mètres et des mètres. L’ image présentée sur des centaines de mètres carrés englobe le spectateur dans une vision, panoramique, à 360 °,  qui donne l’illusion de la réalité. Il s’agit, à cent pour cent, d’une œuvre artistique utilisant les métiers les plus anciens de la représentation et les techniques les plus contemporaines du graphisme. Elle est composite mais unique, formée, grâce à l’ordinateur de centaines de photographies mises à l’échelle, reprises par le pinceau  de peintres attentifs aux détails. Elle représente, dans le quartier aujourd’hui si animé de Kreuzberg, la Sebastian Strasse, la Heine Strasse, avec vue sur la UBahn station de Moritz Platz, la tour de la télévision de l’Alexander Platz, l’église Saint Michaël, le restaurant Henne, le magasin Späti ouvert la nuit, la station d’essence Shell… Tout ce paysage de la légende vraie et  cruelle. Figurent sur cet écran, comme si vous y étiez, les dizaines d’immeubles de cette frontière. Des immeubles de l’est et des immeubles de l’ouest, le Mur, le Noman’s land, les herses barbelées, les vopos avec leur jumelles et la pancarte en quatre langue : « You are leaving the american sector… »… bref,  la vie reconstituée plus véritable encore que décrite dans les livres d’histoire.


L’auteur, le créateur de ce monument s’appelle Yadegar Asisi. C’est un artiste d’origine persane, né à Vienne en 1955. Il a passé sa jeunesse en Allemagne de l’Est, la RDA, à Halle et Leipzig.  Il a fait ses études d’architecte et de dessinateur graphiste à l’Université technique de Dresde. De là, il est passé à l’ouest, pour compléter son cursus au Collège des arts de Berlin. Il a alors choisi, en 1990, de se consacrer à l’art et à la réalisation de panoramas.  Il a alors créé dans ce but une entreprise qui emploie plus de soixante personnes à Berlin, Leipzig et Dresde. De 2003 à 2006, Asisi et ses employés ont créé d’immenses panoramas ayant pour sujet des sites extraordinaires, disparus ou lointains,  comme la Rome du IVème siècle, la Dresde de l’apogée du Baroque aux XVIIème et XVIIIème siècles, la forêt amazonienne, l’Éverest… Il installe au moyen de projecteurs puissantissimes  ces images composites et hyperréalistes pleinement développées dans d’anciens gazomètres désaffectés dont la forme circulaire et l’ampleur se prêtent au jeu. Le Mur de Berlin s’inscrit dans cette suite d’aventures. C’est sans doute la plus forte

On ne saurait se rendre à Berlin sans aller voir cette réussite extraordinaire. L’histoire y frissonne.

Jacques Bouzerand


vendredi 19 avril 2013

Afro Basaldella (1912-1975) : Un peintre, deux univers.


De plusieurs milliers à plusieurs centaines de milliers d’euros, les œuvres d’Afro Basaldella sont particulièrement présentes dans les listes d’Artprice,  le site internet qui récapitule les prix obtenus à travers le monde dans les ventes publiques par les œuvres d’art. Si le nom d’Afro Basaldella ne figure pas parmi ceux que l’on évoque le plus souvent dans les revues d’art ou les articles sur la peinture, il apparaît pourtant comme celui d’un artiste majeur du XXème siècle. Une importante exposition de plus de quarante œuvres sur papier et sur toile, réalisées entre 1947 et  1975 d’Afro Basaldella est organisée jusqu’au 31 juillet à la galerie Jean-François Cazeau, 8 rue Sainte-Anastase, à Paris dans le 3ème arrondissement. Elle vaut le détour, et même mieux.

Afro Basaldella, italien, nait à Udino, près de Venise, en 1912, dans une famille dédiée à l’art de sculpteurs et de décorateurs. Après ses études à Florence, Venise, Rome, il débute très tôt comme peintre figuratif et de décoration et expose très jeune, à la galerie Milone, à Milan, à la galerie della Cometa à Rome... Très doué, Basaldella réussit dans ses tableaux figuratifs à instaurer le climat d'une certaine sérénité activée par un tempérament. Son séjour à Paris en 1937 lui fait découvrir les innovations de Picasso, de Braque, et des artistes informels.  Leur influence à travers le cubisme et l’abstraction, le conduit à envisager une nouvelle manière de travailler moins contrainte par le modèle. C’est cette nouvelle forme de vision  qui s'impose à partir de son retour à Rome en 1938. Sa participation à l’exposition « XX Century italian art » au Moma à New York et son séjour aux États-Unis après 1950, lui permettent de rencontrer Arshile Gorky, Frannz Kline, Cy Twombly et Willem De Kooning et de se lier à eux.

Dès lors, Afro Basaldella découvre sa véritable nature et sa créativité de peintre. Un univers nouveau. Le peintre s’éloigne, s'échappe de la figuration, de la représentation qui le contenait jusque là, pour s’ouvrir à des formes libérées, tenues entre elles par la tension formelle du tableau. Son trait découvre la démesure ou la vibration intime, son pinceau se déchaîne, ses couleurs ne sont plus assagies par des a priori.

La reconnaissance internationale  va de pair avec cette nouvelle naissance. Evénement significatif : en 1958, l’Unesco lui demande, une immense toile pour le Palais de l’organisation à Paris. Ce sera « Le jardin de l’espoir », 7m sur 2,80m qui voisine désormais avec les œuvres de Picasso, Miro, Calder, Arp… D’importantes expositions lui sont ouvertes, à Darmstadt, à Berlin… Frappé par la maladie, il meurt en 1975. Son œuvre continue de rayonner à travers le monde dans les musées et les galeries de New York à Saint Pétersbourg, de Londres à Paris.
JB


dimanche 14 avril 2013

Aubertin au Mamac (Nice) : Vous avez dit rouge ?


Ce qui est passionnant avec l’œuvre de Bernard Aubertin, c’est que ce travail excelle à démontrer l’infinie liberté de la peinture. Originaire d’un point « p », elle peut, par la volonté de l’artiste, par son imagination, par ses talents…, s’épanouir dans des horizons extrêmement éloignés de ce point de départ. Même si elle lui est reliée par des liens ténus.

Le point d’origine de la peinture de Bernard Aubertin se situe dans l’orbite d’Yves Klein. Il y a un avant et il y a un après Klein. Avant, Aubertin ne se satisfait pas de ce qu’il peint, tableaux abstraits ou figuratifs. Il n’aime ni ce qu’il fait, ni ce qu’il  voit dans les expositions. Après ? C’est Aubertin lui-même qui le raconte dans un des textes du catalogue publié à l’occasion de l’exposition « Bernard Aubertin, la nature des choses », consacrée à l’artiste par le Mamac, le Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice, du 9 février au 26 mai 2013.

Au début de 1957, Aubertin, 27 ans,  rencontre Yves Klein qui l’invite à lui rendre visite dans son atelier du 9, rue Campagne-Première, à Montparnasse. Il y voit « ses premiers tableaux monochromes, de couleurs différentes, orange, noir, vert clair, jaune – la période bleue n’avait pas encore commencé. (…) Face à ses tableaux, (…), j’eus une révélation : la couleur libre, pure… (…). Il me fallait être un peintre monochrome». 

À 72 ans, Bernard Aubertin, établi à Reutlingen  en Allemagne, revenant sur son parcours artistique, relève que la caractéristique de son œuvre est d’abord, « la composition sérielle et l’ordonnance régulière de ses tableaux ».  « Certes, ajoute t-il, je peins monochrome et je fais des œuvres de feu, mais la comparaison avec Yves Klein s’arrête là ». Même si à cette référence doivent être additionnées les interférences d’Aubertin avec le « groupe Zéro » de Düsseldorf et ses fondateurs, Heinz Mack, Otto Pienne et Günther Uecker (le frère de Rotraut, épouse d’Yves Klein)…, auxquels Yves Klein l’a présenté et qui développent une sensibilité proche de la sienne.

Ces rencontres, dans le creuset de l’artiste en devenir, révèlent Aubertin à lui-même.  Elles déclenchent son propre processus de création. Dès lors, l’artiste trouve sa voie. C’est d’abord une couleur. « Un coup de poing sur la table : du rouge, du rouge, du rouge ! Énergie transmise… Le feu restitué » clame t-il. D’autres couleurs se succèderont : le noir, le blanc, l’argent, l’or, mais également du gris, du marron, du jaune… sans abolir cet engagement fondamental. C’est dans la monochromie qu’ il fonde ses repères cardinaux, son « quatuor plastique : espace, temps, mouvement, énergie ».

L’artiste explique parallèlement qu’il ne « considère jamais le tableau comme terminé ». «  Je souhaite, explique t-il, que le spectateur comprenne que je peins des tableaux qui sont le résultat d’une inlassable répétition. Je voudrais que le spectateur ne s’arrête pas à l’aspect plaisant du tableau, au choc émotionnel que lui procure la vision de la couleur seule, en bref, qu’il ne prenne pas pour œuvre achevée, à contempler, ce qui n’est qu’un moment de peinture ».

La voie d’Aubertin, c’est aussi d’appliquer sa pratique du monochrome non seulement à la surface plane de la toile, mais aussi à des forêts ordonnées de clous, à des tronçons de poutres, à des agencements de fil de fer, à des surfaces poinçonnées de milliers de trous, à « des dos de cuillères, des serviettes éponge, des allumettes plus ou moins longues… », c’est à dire à des matériaux qui viennent parler d’eux même. Lorsqu’Aubertin embrase ses tableaux de feu, enflamme page à page, ses livres (de grande série) c’est moins pour garder la trace du feu, sa mémoire évanouie, son fantôme que pour conserver l’effet concret du feu sur ce qu’il a brûlé.

On le conçoit du coup clairement, avec Aubertin, nous sommes à cent lieues de la philosophie d’Yves Klein. Dans une tout autre conception métaphysique. Dans de tout autres concepts. Là où Klein aspirait patiemment et impatiemment à atteindre l’Immatériel, Aubertin, lui, s’exprime, dans un parfait matérialisme objectif. On est plutôt dans la veine du « Parti pris des chose » de Francis Ponge.

« La nature des chose » au  Mamac, comme l’an dernier à Paris, « Rouge », l’exposition de Bernard Aubertin,  à la galerie Jean Brolly – associé à l’exposition- ou les très nombreuses expositions qui sont régulièrement montrées à travers le monde permettent de saisir la spécificité et la de cet artiste. Par sa pratique qu’il veut laborieuse, par la diversité de son expression qu’il veut objective et par ses visées humanistes, Aubertin trouve sa place dans la liste étroite des artistes contemporains qui comptent.

Jacques Bouzerand


lundi 1 avril 2013

Art Paris Art Fair : Et si c'était le Printemps...


Art Paris Art Fair, s’est désormais installée comme « la » foire d’art printanière de Paris. En somme, une jumelle ensoleillée mais orientale de la FIAC, avec fenêtre sur le levant, quand la FIAC ouvrirait ses chakras vers le monde anglo-saxon. 144 galeries exposent. Revue et corrigée plusieurs fois depuis sa conception,  vivifiée par Henri Jobbé-Duval en 2011, Art Paris Art Fair est, depuis deux ans, dirigée et activée par un Guillaume Piens bien décidé à lui donner une place de premier rang. Nous y sommes.

Visitée en fin de course ce lundi de Pâques, Art Paris Art Fair 2013 est saluée comme un succès par de nombreux marchands, satisfaits de leurs ventes et des contacts pris. Beaucoup de visiteurs visiblement à l’aise, français, étrangers, allemands, russes, libanais…  manifestement intéressés, questionnent les galeristes, demandent des prix… Une poussée de sève sur le marché parisien de l’art ? Qui ne le souhaiterait ?

En faisant de la Russie le pays invité d’honneur la foire, Guillaume Piens a entrainé au Grand-Palais des galeries que l’on n’avait pas encore vues à Paris, venant de Moscou, de Saint-Pétersbourg, d’Ekaterinbourg, de Rostov ou de Vladivostok, avec leurs lots de découvertes bienvenues.

Les galeries françaises ont souvent accroché à leurs cimaises, « leurs » Russes, comme l’ont fait, à Pièce Unique, Marussa Gravagnuolo et Christine Lahoud, avec une prodigieuse série de dessins d’Éric Boulatov ; Anne de Villepoix avec Kallima Alexei ; Jacqueline Rabouan-Moussion avec Oleg Kulig et PG Group ; Vincent Sator avec Alexei Vassiliev et Yevgenly Fiks ; Farideh Cadot avec Igor Chelkovski…  Quatre-vingt dix artistes russes au total, du jamais vu ici.

Il faut saluer la présence de galeries hongroises, slovènes, bosniaques, et aussi celle de galeries venues de Beyrouth ou de Dubai ouvrant ainsi le périmètre vers des artistes arabes ou orientaux que soutiennent, à Paris,  Imane Farès ou Claude Lemand.

L’Extrême orientale Corée du Sud  a été bien présente. Avec les photos de Bongchae Jeong, la galerie Han a mis beaucoup de gommettes rouges et a fait admirer les toiles de Kyung-Ja Rhee, Sungil Son, Dongsu Lee, Myung Lee, les étonnantes cires d’abeille de Kyeong-Sig Yang…

Au long des allées de la foire, j’ai pu apprécier le stand riche de la galerie Gimpel & Müller avec ses tableaux de Guy de Lussigny,  son cabinet noir spécialement aménagé  pour mettre en  lumière et en valeur les images photo (ainsi ) quasi luminescentes de Garry Fabian-Miller ; le stand de Nathalie Obadia très vibrant ; celui de Véronique Smagghe, de Jean Brolly, d’Éris- Landau avec les cartonnages  colorés et les plaques grattées de Raymond Hains ; la galerie Lahumière, Daniel Templon… Je n’ai pas résisté aux vertiges verticaux  de l’échelle lumineuse de Rue française par Miss China, ni, pour la nostalgie des années soixante à Saint-Germain des-Près, aux petits formats et aux grandes toiles,  présentés par la galerie Guillaume, de Shirley Goldfarb qui fréquentait Joan Mitchell,  Sam Francis, Andy Warhol, Shirley Jaffee, Yves Klein… 

Jacques Bouzerand

dimanche 24 mars 2013

Garrett Pruter : Toute la mémoire du monde...







On est d’abord frappé, happé,  par la matière de ces panneaux. Ce pourraient être des dalles de marbre tranchées dans des veines calcaires légèrement colorées, mouchetées de rose ou de brun… On se rapproche.  Non, ce sont de vrais tableaux, des toiles dont la surface renvoie seulement à cette vision minérale. Pas des trompe-l’œil : la surface n’est pas peinte, travaillée dans le dessein d’une imitation du réel. Les toiles ont recueilli et conservé, accrochés à leur trame blanche de lin, de minuscules fragments, de tous petits agglomérats qui s’organisent en très  légères vagues. À la manière un peu d’une limaille de fer  qu’oriente, hors du champ de vision, un aimant. Mais sans ces lignes de force nettes et géométriques ou paraboliques que l’on décrypte dans les livres de science au chapitre électricité. Pour un peu on serait dans du monochrome, gris-rosé plus ou moins clair ou foncé, plus proche de Bernard Aubertin (1) que d’Yves Klein… Mais en écrivant cela, en décrivant ce que l’on voit, on n’a pas épuisé le sujet. Ni le propos de l’artiste. Loin s’en faut.

Dans la toute nouvelle galerie, ouverte, rue Chapon, dans le III ème arrondissement à Paris, par Virginie Louvet ( passée sous la férule de Me Binoche et de Daniel Templon) , voici  - pour quelques jours encore, dépêchez-vous d’y aller - une découverte.

Garrett Pruter a vingt-cinq ans. Il est californien. Il vit et travaille à Brooklyn. Ce jeune artiste qui a suivi les bonnes écoles, est diplômé comme il le faut, (à la Parsons School of Design de New-York, en 2010), s’était fait une belle réputation new-yorkaise en découpant en petites parcelles des milliers de photographies et en reconstituant avec ces bouts de papier des images composites. Et superbes.

Il a, ici, débordé de ses limites. Et, d’une certaine façon, il a inventé non pas un langage mais un nouveau mode de stockage de l’information artistique. J’explique.

Garrett Pruter, de longue date, est allé à la chasse ou à la pêche aux photographies d’amateurs restituant des moments de vie : repas familiaux, vacances à la plage, courses cyclistes, animaux familiers… Dans ses filets, il en a ramené des milliers.. Il se sert de ce matériau qu’il coupe et recoupe pour obtenir des atomes de photographies qu’il ré-assemble sur la toile. En nouveaux paysages… Ici, il ne s’est pas contenté de fragmenter des photographies, de les hacher menu, il en a gratté la mince surface pour récupérer la gélatine et les pigments. Cette fine substance qui a porté et constitué l’image, qui a été l’image, qui a contenu et figuré tant de personnages, de situations, de paysages… est désormais réduite en une poussière, puis en une pâte.  Celle-ci est alors mélangée à quelques autres ingrédients, des particules d’aluminium,  de la térébenthine, de l’huile de lin qui lui confèrent de la luminosité et permettent de la fixer sur la toile. Ce qui donne naissance à ces tableaux inédits.

Le Big-bang, on le sait (?), a créé  ce que les savants appellent la « soupe primordiale », ce maëlstrom d’électrons  qui peu à peu se sont différenciés pour engendrer les galaxies, les univers, les êtres animés…
La « soupe primordiale » de Garrett Pruter, cette pâte qui devient œuvre,  contient comme l’adn de ce qui y a été incorporé, images disparues. Ces tableaux si concrets, si matérialistes dans leur fabrication, et si lisibles dans cette apparence, sont en vérité des réceptacles de souvenirs enfuis, dispersés, lointains. Ils concentrent dans leurs à-plats,  œuvre après œuvre,  toute la mémoire du monde.

Jacques Bouzerand


" Wish you were here " jusqu'au 6 avril 2013. Galerie Virginie Louvet. 48,rue Chapon. Paris III ème. Exposition sous le commissariat de Cecelia Stucker.



Untitled IV, 2013
Photographic pigment, aluminum, turpenoid, and linseed oil on canvas.
27.5" x 35. Galerie Virginie Louvet
Flesh 2, 2012
Cut up sunsets on paper
30" x 40" Galerie Charles Bank NY


 The Universes, 2012
Cut up Digital C-Print of found photograph, found poster
30" x 40" Galerie Charles Bank NY

FLESH (MIXED SIGNALS), 2011
Cut-up vintage Playboy and Penthouse magazines on paper
30 x 40 in 76.2 x 101.6 cm Galerie Charles Bank NY

Ship Wrecked, 2012
Cut up Digital C-Print of found photograph, found poster
30" x 40" Galerie Charles Bank NY


(1) Bernard Aubertin (né en 1934, vit et travaille à Reutlingen, Allemagne) Il rencontre Yves Klein en 1957 à Paris. À la suite de cette rencontre il réalise ses premiers monochromes rouges. Dans le cadre de la saison "Imaginez l'Imaginaire", 28.09.12 - 30.09.13, Palais de Tokyo, Paris  et Bernard Aubertin
La nature des choses  9 février - 26 mai 2013 au Mamac, à Nice. 


mardi 19 mars 2013

Julie Verlaine : Tout pour la galerie..


Non ce n'est pas un sonnet, ni un poème en prose ( pardon pour ces jeux de mots faciles ) mais une formidable étude sur le fonctionnement des galeries d'art contemporain à Paris, de 1944 à 1970. Pour qui s'intéresse à l'art contemporain, cet ouvrage est une nécessité. 
Cette étude a été menée sur plusieurs années par Julie Verlaine, agrégée d'histoire, ancienne élève de l'École normale supérieure, maître de conférence à l'Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne. Cette recherche a été conduite notamment dans de nombreux centres d'archives, à Paris et à New-York, mais aussi à Angers, Caen, Cologne et New-Haven. Elle retrace l'histoire sociale et culturelle du commerce de l'art parisien après la Libération.
"La compréhension de la spécificité du marché de l'art contemporain qui réside dans l'intrication complexe entre art et argent, entre création et commerce, passe par l'étude de la manière dont celui-ci construit la valeur des oeuvres d'art."

Le marché des oeuvres d'art contemporain, explique Julie Verlaine, s'est transformé à la suite de  "plusieurs phénomènes, comme la perte d'influence des récompenses académiques et, a contrario, la prise d'importance des indicateurs économiques pour attester la valeur des mouvements picturaux d'avant-garde, le déplacement de l'intérêt du public, la facture de l'oeuvre vers l'originalité et la signature de l'artiste, sans oublier la spéculation croissante des collectionneurs", tout cela concourt à faire de la réputation le signe le plus déterminant de la légitimité artistique, à lier très étroitement le critère du goût, voire de la mode, à celui de la valeur des oeuvres".

Du coup, les marchands d'art sont amenés à "concentrer leurs activités sur la construction d'une notoriété la plus solide et la plus large possible pour leurs artistes". " L'originalité et la complexité de ce marché naissent de la confrontation entre cette logique de notoriété et la forte incertitude qui entoure la valeur des oeuvres d'art au moment de leur création et de leur première commercialisation." "Les marchands prennent place parmi ces instances de légitimation qui résolvent, quoique incomplètement, le problème de l'incertitude et ipar conséquent forgent la valeur des oeuvres récentes." 

Je constate que je n'ai fait jusque là que de citer des phrases de Julie Verlaine.  Mon "plagiat" incomplet ( mais reconnu en l'occurrence ) me permet ici grâce à la justesse et à l'intelligence de ce qui est dit, de  tracer, mieux que je ne l'aurais fait moi-même en recomposant un discours le propos de l'auteur. De Denise René à Daniel Templon, de Bernard Gheerbrandt à Daniel Cordier et Aimé Maeght, de Colette Allendy, d'Iris Clert, de Paul Facchetti et Myriam Prévost, à Pierre Restany et Janine Goldschmidt et à Daniel Gervis, Iléana Sonnabend  ou Yvon Lambert pour ne citer que quelques noms,  ces galeristes ( le mot, si utile, a été introduit en 1981 dans le Petit Robert )  ont découvert et aidé les plus intéressants des artistes à vivre, à créer et à construire leur notoriété. Ils ont  constitué le nouveau marché parisien de l'après-guerre. Avec eux nous parcourons trente-cinq années fabuleuses ou difficiles qui ont marqué l'histoire de l'art, à Paris et dans le monde. 
De très passionnantes illustrations, de beaux graphiques, des listes d'expositions et des tableaux synoptiques, des index ... aident à la visualisation et à la mise en perspective d'informations. Je n'ai qu'un regret, mais était-ce le lieu, le nombre restreint des indications des cotes des artistes et leur évolution. 

"Les galeries d'art contemporain à Paris, une histoire culturelle du marché de l'art, 1944-1970" Publication de la Sorbonne. 586 pages. Paris décembre 2012.