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Paris, France
Ce blog est celui de la conversation libre. Autour des arts, des livres, de la télévision ou de tout autre sujet de culture mais aussi - n'est-ce pas culturel ? - de la politique. C'est dire, simplement, que sur ce blog on parlera de tout. Je le nourrirai au rythme de mon inspiration, de mes rencontres, de mes visites, de mes lectures, de mes poussées d'admiration ou de colère aussi. Que chacun, ici, intervienne. Que l'on discute les uns avec les autres.. Voilà l'ambition de ce blog. Un mot encore sur le titre. "Mon oeil", c'est ce que je vois, mais c'est aussi, vieille expression, une façon de dire que l'on n'est pas dupe et que l'esprit critique reste le maître contre par exemple le "politiquement correct" et contre les idées reçues, de droite comme de gauche. ************************************************************************************* Pour les amateurs d'art, je signale cet autre blog, plus spécialisé sur l'art et les artistes, les expositions, les formes d'expression d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui: http://monoeilsurlart.blog4ever.com/blog/index-350977.html

mercredi 19 septembre 2012

Le « street art » en vedette

Konny Steding chez Moretti à Paris ; un festival et une vente à Lyon. 







Pourquoi depuis qu’ils vivent en société les hommes ( et les femmes ) ont-ils décidé de couvrir les parois ou les murs qui les entourent d’images ou de signes mystérieux ?  Pourquoi ? C’est en tout cas ainsi  d’Altamira à la Chapelle Sixtine, de Pech-Merle aux murs de la Sorbonne en 1968 et au Mur de Berlin (jusqu’en 1989). Partout, en tous lieux, la muraille, la cloison, le panneau sert de support aux icones des civilisations qui passent. Ce n’est pas un hasard si notre siècle en surfant sur ces modèles et en les démultipliant a donné vie à une des formes d’art les plus inventives et vivaces : le street art.


Peut être, parce que les civilisations se savent mortelles, veulent-elles laisser sur la  coquille de leurs habitacles  les traces de leurs rêves, de leurs cauchemars, de leurs passades  ou de leurs aspirations.  Le bison, le cheval, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, les Lüftimalereien, ces trompe l’oeiI sur le Mur ouvrant l’espace à la liberté… tout fait toujours sens sur les murs et appelle à la réflexion…

En associant dans sa pratique artistique le  souci de plus en plus contemporain de la préservation, du sauvetage de la Planète et la soif généralisée d’évasion vers des paradis artificiels, Konny Steding s’est fait une belle réputation internationale. Du Mur de Berlin à la Rockefeller University, puis à Cologne, à Berlin, à Paris, ) New-York, à Londres, à Toronto…,  Konny Steding , née à Stuttgart, a en effet ponctué ses séjours de performances et d’affichages remarqués.  Double jeu. Double je.  Ses performances tournent autour de la notion de déchet, de gâchis, de destruction, de pollution… Dans les couloirs des métros, dans les galeries, sur les trottoirs des villes, cette « activiste urbaine » fait de la poubelle l’alpha et l’omega de la société. C’est, pour elle, le symbole à la fois honni et adulé de la consommation poussée jusqu’à ses extrêmes et, qui sait, jusqu’à la perte de la civilisation. Mais, les interventions de Konny Steding ont aussi, à côté, en même temps, en outre,  des aspects plus intrinsèquement artistiques et surtout moins fugaces. À grands traits sur de vastes surfaces,  Konny Steding peint des portraits  de vedettes de la culture punk, dont le plus mythique Sid Vicious ( 1957-1979), le chanteur des Sex Pistols… Ces portraits -et aussi, sans doute, le sien -qu’elle réalise le plus souvent sur de grandes toiles ou des affiches avant de les coller sur les murs des capitales qu‘elle traverse constituent un extravagant capital de visions contemporaines, avec leurs coulures, leurs graffitis surajoutés, leurs larmes ce sang de peinture… Ces images construisent la vaste exposition que consacre à Konny Steding «  la galerie Moretti & Moretti »  ( Cour Bérard dans l’impasse Guéménée  près de la Bastille) . Cette galerie, ouverte en 2008, donne une grande place aux jeunes artistes du street art, persuadée, non sans raison, que c’est là que se nichent les valeurs de demain.

Ce raisonnement est celui qu’on fait voilà quelques années des collectionneurs avisés. Ils ont acheté des toiles, des dessins, des graffs… Et voilà que ces créations se retrouvent au festival du Graff-ik’Art du 15 au 30 septembre à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise. Et aussi dans une vente aux enchères publiques organisée à l’Hôtel des ventes de Lyon-Brotteaux par Me Aguttes, le 24 septembre à 19h. De belles toiles de Blade,  Dr Revolt, Duster, Bill Blast, Kayone, Nasty, Don, Cinz…,  pour ne citer que quelques un de ces créateurs, sont estimées de 300 à 3000 € .  
Et dans le même temps, le graffiteur Jonone, qu’on a connu dans son atelier  fauché de l’Hôpital Éphémère ( ex-Bretonneau) à la fin des années 80, expose à Roissy, dans les salons d’Air France de l’aéroport Charles de Gaulle. Dans une interview qu’il donne à Élisabeth Couturier de Paris-Match l'artiste américain explique qu’une de ses « œuvres a atteint 35 000 € aux enchères et en galerie, une pièce a été vendue 60 000 € ».  
  JB.

dimanche 26 août 2012

Retour chez André Breton. Exposition.








Certains lieux se prêtent plus que d’autres aux belles découvertes. Saint-Cirq Lapopie, dans le Lot, est le village préféré des Français, le plus beau village de France, selon le concours imaginé par France2. Au cœur de ce perchoir habité par l’esprit, la maison mythique d’André Breton, où selon son expression le Pape des Surréalistes, avait « cessé de se désirer ailleurs » ( 1 ) , appartient depuis une dizaine d’années à un artiste, Alexandre Yterce, peintre, musicien, écrivain ( 2 ). Cet homme de culture et de goût a décidé de faire vivre cet antre de mémoire en y organisant avec Florence Gonot, des expositions. La dernière, qui vient de s’y ouvrir le 25 août ( jusqu’au 23 septembre) présente le travail de quatre artistes.

Nadine Trescartes y déploie la danse magique de personnages dont le tracé en simple fil de fer ( d’une épaisseur étudiée ) se découpe en lignes élégantes, matissiennes,  sur le ciel ou les pierres du Quercy.

Marcel Benaïs, peintre, raconte avec humour et sensibilité  sur la toile des moments de vie ou des moments de légende. Ses couleurs, ses images, ses récits ont une belle force.

Pierre Petric est photographe. Il traque dans ce qu’il voit les instants poétiques. Où qu’il soit, il sait dénicher  dans un paysage campagnard, naturel, urbain des espaces de beauté ou de mystère qu’il délimite et s’approprie en les fixant par l’objectif. Un reflet  dans une vitre, un  remblai, une colline peuplée d’arbres aux tons d’automne… deviennent des images abstraites mais charnues et chargées d’émotion.

Pierre d’Huparlac est un peintre abstrait dont la carrière s’inscrit dans de nombreuses galeries internationales. Ici, il a travaillé avec Pierre Petric, sur les photographies que ce dernier a faites de « La première route mondiale sans frontière » ouverte en 1950 dans le cadre du mouvement des « Citoyens du Monde », par Garry Davis et André Breton, à Cahors Mundi. Pierre d’Huparlac a enrichi, enluminé,  ces belles images de ses aplats de couleurs vives, de ses mots, écrits comme sur un palimpseste,  pour leur conférer une quatrième dimension et en offrir une lecture renouvelée.


Jacques Bouzerand






NOTES

 ( 1 )  André Breton et Saint-Cirq Lapopie :
« C'est au terme de la promenade en voiture qui consacrait, en juin 1950,  l'ouverture de la première route mondiale  - seule route de l'espoir  - que Saint-Cirq embrasée aux feux de Bengale m’est apparue - comme une rose impossible dans la nuit.
Cela dût tenir du coup de foudre si je songe que le matin suivant je revenais, dans la tentation de me poser au coeur de cette fleur : merveille, elle avait cessée de flamber, mais restait intacte.
Par-delà bien d'autres sites - d'Amérique, d'Europe - Saint-Cirq a disposé sur moi du seul enchantement : celui qui fixe à tout jamais. J'ai cessé de me désirer ailleurs.
Je crois que le secret de sa poésie s'apparente à celui de certaines Illuminations de Rimbaud, qu'il est le produit du plus rare équilibre dans la plus  parfaite dénivellation des plans.

L'énumération de ses autres ressources est très loin d'épuiser ce secret….
Chaque jour, au réveil, il me semble ouvrir la fenêtre sur les Très Riches Heures, non seulement de l'Art, mais de la Nature et de la Vie ». 
André BRETON - Saint-Cirq-Lapopie, le 3 septembre 1951.


( 2 )  Sur Alexandre Yterce :


vendredi 13 juillet 2012

Pierre Soulages : L'intelligence de la peinture.


Qui prétendrait « expliquer » une peinture de Pierre Soulages ? Ni un critique d’art conscient, ni un philosophe, fût-il le plus pointu… Ni d’ailleurs l’artiste lui-même. N’a t-il pas dit : « La peinture est l’état d’absence de mots » et aussi : « Ce que je fais n’est pas du domaine du langage ». Ces petites phrases qui vont loin, Françoise Jaunin les lui rappelle dès le seuil du livre qu’elle consacre à de vertigineuses interviews de ce peintre, le plus reconnu internationalement et le plus célébré des artistes français. ( Le livre :  « Pierre Soulages, Outrenoir ». Entretiens avec Françoise Jaunin, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 2012 ).

L’avantage avec Pierre Soulages est que cet homme de terroir est aussi un homme de mots. Il a beaucoup lu  - des poètes notamment-, beaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup discuté aussi avec les plus hautes sommités de la philosophie, de l’histoire, de la science, de l’art…  Et il parle. Il parle toujours avec une luminosité d’expression qui éclaire les recoins les plus obscurs de la création et ouvre les voies qui conduisent comme il dit, « au bord de la peinture ». S’il ne prétend pas « expliquer » sa peinture, il donne les clés de son accès. Et ce faisant, il permet de comprendre le travail et le chemin d’autres artistes, ses contemporains certes, mais aussi de tous ceux qui ont dessiné, peint, créé depuis l’aube des temps. Françoise Jaunin a su interroger Pierre Soulages de telle façon que l’artiste puisse exposer sa conception de l’art.

Sur son œuvre d’abord il institue un cadre général : « Mes tableaux sont des objets poétiques capables de recevoir ce que chacun est prêt à y investir à partir de l’ensemble de formes et de couleurs qui lui est proposé. Quant à moi, je ne comprends ce que je cherche qu’en peignant. (…) C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire.(…) Je ne demande rien au spectateur, je lui propose une peinture : il en est le libre et nécessaire interprète ».

Sur sa vie, au fil des entretiens, Pierre Soulages décrit le parcours qui fut le sien depuis la chambre d’enfant où il découvre une tache de goudron sur un mur en face de sa fenêtre. «  J’étais attiré par cette tache, Je la trouvais belle ». Un jour la regardant à nouveau, il décèle, comme dans le test de Rorschard, l’image d’un coq. Cette interprétation fortuite le déçoit profondément jusqu’au moment où se rapprochant de cette coulure de goudron il retrouve la tache dans sa splendeur première. « Je préférais de très loin la beauté brute de ma tache à la banalité du coq ». Le voilà déjà bien au delà de ce que lui propose l’École des Beaux Arts où il ne passera –victorieusement – que le concours d’entrée avant de s’enfuir de ce qui était alors de temple de la représentation figurative.

La guerre le retrouve - il a vingt ans - près de Montpellier où il devient viticulteur et… voisin de l’écrivain Joseph Delteil. Avec lui il parle vigne et raisins. « Les gens qui nous entendaient pensaient que nous parlions de viticulture. Ils ne se rendaient pas compte que nous parlions d’art ». Il y parle aussi d’art abstrait. Mais pour la première fois de sa vie, en 1944, avec Sonia Delaunay en visite chez Delteil. 

À la Libération, à Paris, ses premières toiles au brou de noix apparaissent comme des Ovni. Elles sont loin de plaire aux habitués des Salons.  D’ailleurs en 1947, le Salon d’Automne les lui refuse. Il se dirige alors vers le Salon des Surindépendants où elles sont remarquées par Picabia, Hartung, Atlan, Goetz… et un médecin allemand qui les montre dans cinq musées d’outre-Rhin. Le coup de pouce ou de projecteur est efficace. En 1948, débarque chez Soulages un certain James Johnson Sweeney qui n’est autre que le conservateur des peintures au Museum of modern art de New York qui lui achète un brou de noix. New York accueille Soulages. Il y expose. Son succès lui ouvre alors  toutes les portes de la renommée internationale. On connaît la suite glorieuse.

Né dans le Rouergue, Pierre Soulages se révèle en parfaite harmonie avec les paysages de ce pays : « J’aime les Causses, les déserts, les arbres nus. Les Causses, les hauts plateaux de l’Aubrac, c’est à la fois mon pays natal et mon pays d’élection.(…) J’aime ce dépouillement qui nous ramène à l’essentiel ». Il aime aussi «ce qui (lui) est fraternel : la terre, les pierres, le vieux bois, le goudron, le fer rouillé… toutes choses qui m’ont marqué ».

Son pays, c’est aussi la peinture et les artistes que Soulages place au plus haut (liste non exhaustive): « les peintres de la préhistoire (Pech Merle, Altamira ou Lascaux), Manet, Zurbaran, Courbet, Piero della Francesca, Frans Hals… » Et quel qu’en soit la datation, il s’agit toujours d’un art vivant : « Quand je regarde, quand j’aime un tableau de Piero della Francesca ou une œuvre mésopotamienne ou une de ces étonnantes figures animalières de la grotte Chauvet, je suis sur que je les rends actuels. Ils me deviennent contemporains ».

L’ensemble des entretiens avec Françoise Jaunin révèle aussi les expériences de Pierre Soulages dans la création de décors de théâtre, l’architecture de sa maison de Sètes et de ses jardins, son incursion dans la télévision pour un programme sur l’art, sa fabrication de ses instruments pour peindre ; il éclaire ses interventions dans la gravure et dans l’art du vitrail qu’il a mené jusqu’à la perfection dans la conception des 104 verrières de l’abbatiale de Conques…  Pierre Soulages explique aussi en quoi sa peinture se distingue du monochrome, de l’arte povera et de la peinture gestuelle : « Le geste véhicule généralement des états d’âme. Quand on regarde un tracé, on est impliqué dans la psychologie du peintre, on peut dire : là, sa main tremblait, c’était l’émotion… Là, il était rageur, là serein… Non, l’anecdote romantique n’a rien à voir avec mon histoire. » Et comme une profession de foi, cette assertion : « Ni figures, ni figuration de mouvements, ni états d’âme, la peinture n’a pas à représenter autre chose qu’elle-même. Ce qui veut dire qu’elle renvoie le spectateur aussi à lui-même ». 


JB.

mardi 10 juillet 2012

Ossip Zadkine... vu de très près.


Il arrive que l’on passe à côté d’un livre sans le remarquer et que des années plus tard on le retrouve sur sa route. C’est ainsi que je viens de découvrir un petit volume de la « Collection Pergamine » de « La Bibliothèque des Arts » ( Lausanne ) paru en 1995 et encore disponible chez l'éditeur. Il s’agit d’ « Avec Zadkine, souvenirs de notre vie » de Valentine Prax, l’épouse du grand sculpteur. J’avais eu le bonheur de déjeuner chez eux en 1957 aux Arques dans le Lot. J’y étais avec mon père qui venait photographier Zadkine et ses sculptures. Quant à moi je réalisais alors ma première interview d’un « maître » dont le texte était destiné au journal imprimé du Lycée Gambetta de Cahors, « L’Éclectique » ( et qui figure dans la bibliographie de Zadkine ). C’est dire que le livre, illustré de photographies et de dessins de Zadkine et de Valentine Prax, avait tout pour m’intriguer… Il m'a vraiment intéressé et je suggère sa lecture à tous ceux qui aiment l'art et son histoire humaine.

            Dans le récit que cette artiste peintre fait de sa rencontre avec Zadkine, j’ai retrouvé sa sensibilité, sa gentillesse naturelle et son amour passionné pour Ossip. Ce grand voyage d’une vie débute en 1918 à Bône en Algérie d’où Valentine est originaire. Un Russe, officier du tsar, se retrouve pour quelque semaines dans sa maison et lorsqu’il part pour Paris il lui confie comme un trésor le sabre que lui avait offert Nicolas II. Valentine qui étudie le dessin et la peinture aux Beaux Arts d’Alger a 21 ans. Elle rêve d’aller voir se qui se passe dans la capitale. Et d’aller y tenter sa chance d’artiste. Elle est seule dans la métropole où elle ne connaît que « son Russe ». Celui-ci ne lui offre pas de l’épouser –ils sont trop pauvres- mais lui indique un atelier, proche de Montparnasse, rue Rousselet. Il lui signale aussi qu’au deuxième étage vit un sculpteur. Un jour elle prend son courage à deux mains et frappe à la porte de l’atelier : Ossip Zadkine la fait entrer.

         Déjà intransigeant, il n’encourage pas Valentine à poursuivre sa carrière artistique mais il la trouve sympathique et lui fait vite rencontrer, à la Rotonde, sa bande de copains : Soutine, Modigliani, Ehrenbourg, Foujita, Henry Miller… Zadkine parfois s’éclipse pour Bruniquel,  dans le Tarn-et-Garonne. À son retour il montre ses dessins et ses gouaches à Valentine. Elle lui montre les siens et, miracle, entend : « Je me suis peut être trompé sur ton compte. Tu as du talent. Fuis les écoles ». Un jour, de Bruniquel où il est reparti travailler, Zadkine envoie un télégramme à Valentine : « Viens. Parlerons mariage ». Nous sommes en 1920. Ossip a trente ans. Valentine 23. Ils se marient à Caylus.
        
         Ils travaillent, commencent à être reconnus. Des galeries s’intéressent à eux. Ils emménagent rue d’Assas. Ils voyagent. En Grèce, au Japon. Vers 1935, ils achètent une grange aux Arques dans le Lot, où ils posent définitivement leurs valises. Zadkine, assure Valentine, apprécie «  les arbres, la forêt, les collines la solitude et en particulier le pays de Quercy ». « Plus que moi encore, il vouait une admiration sans borne envers la perfection des éléments du monde végétal : forme d’une feuille, ligne d’une branche, dessin d’une nervure, galbe d’une racine, puissance d’un tronc. Il regardait et touchait avec ferveur… »

           La guerre, hélas, va rompre cette belle harmonie. Zadkine qui est juif réussit à partir pour les États-Unis ( où il a déjà exposé avec succès ) alors que son épouse reste en France. Longue époque de douleurs et de discordes à travers l’Océan…  Mais Zadkine, « malade, malheureux, sans argent », finit par revenir au bercail. De la rue d’Assas aux Arques, d’expositions en inaugurations de monuments, à Amsterdam, à Rotterdam, au Canada, aux Etats-Unis, au Japon, à Auvers-sur-Oise… le couple reformé mène dès lors une vie d’artistes à la renommée internationale. Zadkine meurt à Paris le 25 novembre 1967.

             Valentine Prax lui survit. Elle se lance alors dans la création, du musée Zadkine au 100 rue d’Assas où ils ont vécu et travaillé depuis 1928. Le fonds est constitué de plus de 300 œuvres. Quand elle meurt, en 1981, Valentine Prax lègue tous ses biens au musée.

JB.


 Illustration: Ossip Zadkine dans son atelier des Arques avec sa "Pieta". ( 1957 ) Photographie Léon Bouzerand.

vendredi 8 juin 2012

«" Les artistes ont toujours aimé l’argent » de Judith Benhamou-Huet( Grasset )


        Judith Benhamou-Huet qui est un/e des meilleur/e/s connaisseur/se/s de l’Art et du marché de l’art a voulu montrer que l’argent est, parmi d’autres, une des clés majeures de la compréhension de l’art. La journaliste des Échos, du Point..., choquée que l’on réduise certains artistes d’aujourd’hui à des coureurs de fonds et à des  gardiens de coffres-forts, a simplement relu la vie et l’œuvre de quelques uns des plus grands et des plus célèbres du passé et, horresco referens, elle a trouvé même parmi les meilleurs beaucoup de grippe-sous. Sous sa loupe d’investigatrice passent successivement Dürer, Cranach, Le Greco, Titien, Rubens, Rembrandt, Canaletto, Chardin, Gustave Courbet, Claude Monet, Vincent Van Gogh, Picasso, Magritte… Le gratin quoi !!!… Ce parterre de stars est mis en scène dans  un festival inattendu..

            Et tellement savoureux que s’il le fallait, je n’adresserais à  Judith Benhamou-Huet qu’un seul reproche sur son livre « Les artistes ont toujours aimé l’argent » ( Grasset ). Celui de ne pas avoir poursuivi sa tâche littéraire pour nous livrer encore et encore des secrets sur d’autres artistes que ceux qu’elle a parfaitement  choisis. J’aurais bien lu avec plaisir encore des pages sur  Matisse ou sur Picabia, sur César qui lui-même parlait volontiers de son amour des lingots et des louis d’or ou sur Arman…. Ou bien sur d’autres qui, eux, cachent leur appât du gain afin que nul ne soupçonne cette addiction… Peut-être aurait-ce été pénétrer trop profond dans un domaine qui touche à la vie privée et cela aurait  concerné des artistes trop près de nous dans le temps.

            En tout cas je récuse fondamentalement la critique qui  a été faite ici ou là à Judith Benhamou-Huet d’oser parler de l’argent des artistes. Bien sûr que ce sujet interpelle, intéresse et importe. Marc Fumaroli, académicien, professeur au Collège de France, a voulu, lors d’une récente émission de télévision, persuader l’auditoire ( on devrait dire le téléspectatoire... ) de Frédéric Taddéi que pour évoquer les artistes, pour les juger, on ne devait  considérer que leurs œuvres… Encore que celles-là dussent en outre avoir été produites avant le XXème siècle… Car après, visiblement, M. Fumaroli n’a aucune considération pour les artistes plus modernes, ni pour l’art contemporain où il ne décèle que procédés mercantiles. Je crois surtout qu’il n’y voit goutte et n’y comprend rien.  M. Fumaroli, n’a d’œil et d’oreille que pour le passéisme. Grand bien lui fasse, mais qu’il ne nous gâche ni nos plaisirs ni nos rencontres. S’il y croit, à cette fable, il perd beaucoup du charme du spectacle de la vie. L’art d’aujourd’hui  est vivant, multiple, créatif, parfois profond… Il est comme l’art de tous les temps et de tous les lieux, (  pour parodier la formule de Malraux ) « aussi un commerce » ( un commerce à tous les sens du terme d’ailleurs )…           


             Mais revenons à nos moutons. Et aux exemples rabelaisiens de Judith Benhamou-Huet. Prenons Albrecht Dürer, ( 1471 – 1528 ), le graveur de « Melancholia », l’austère qui n’a pas l’air de se marrer. Il a su, lui, mettre à son profit l’estampe. ( houhou Warhol !!! ) «  Comme presque tout le monde a les moyens de s’en acheter une, les images imprimées trouvent un marché comme le livre … »  écrit à ce sujet  Erwin Panofsky. Et Dürer enfonce le clou : « Si je m’étais depuis toujours consacré à la gravure, je serais aujourd’hui plus riche d’un millier de guilders »  ( À sa mort il est riche de700 florins, l’équivalent de 18 kilos d’or ).  Autre exemple: Rembrandt (1606 – 1669 ) C'est un  collectionneur – et spéculateur - passionné. En 1631, dans une salle de vente, il achète pour 424,5 florins un Rubens ( Hero et Léandre ). Sept ans plus tard, il le revend 530…  Pas mal misé « le « Golden boy » de l’âge d’or hollandais » !!! Je ne vais pas reprendre ici les démonstrations de Judith Benhamou-Huet, il faut en lire le détail. On n’y perd pas son temps.

            Je m’arrêterai quand-même sur le cas de Vincent Van Gogh…  Celui que la légende des Siècles statufie comme « le peintre génial qui n’a vendu qu’un seul tableau de son vivant » … et qui a peint des œuvres dont aujourd’hui on tire des millions… Van Gogh et l’argent ! Van Gogh et l’argent ? Non mais elle charrie Judith ! Eh bien pas du tout.  Voilà ce qui sera pour beaucoup un scoop:  en réalité, «  Van Gogh n’était pas méconnu et il est loin d’avoir vendu un seul tableau »  écrit Walter Feichenfeldt ( Bâle, Kunst Museum, 2009 ). Théo, son frère marchand de tableaux, « portait les œuvres en si haute estime qu’il excluait catégoriquement toute vente réalisée à des prix sous-évalués, dans le seul but de vendre. » poursuit l’expert. Et Wouter Van der Veen, dans son « Van Gogh » aux éditions du Chêne ( 2009 ) de préciser : « Sa peinture était le fruit d’un travail long, méticuleux, acharné et référencé. (…) Il pouvait se le permettre parce qu’il n’avait pas de problèmes financiers » (Wouter Van der Veen met d’ailleurs les points sur les « i » : selon lui,Van Gogh percevait 200 francs par mois, parfois plus, outre les toiles et les couleurs que Théo lui envoyait. Dans le même temps, le facteur arlésien Roulin nourrissait toute sa famille avec son salaire de 135 francs ). Adieu le mythe de la vache enragée…  Embrayons enfin sur une image de Picasso comptant et recomptant ses liasses de billets qu’il sortait périodiquement d’une malle Hermès rouge cadenassée… ( Oncle Picassou??? )

            Si elle détaille moins les rapports des artistes contemporains avec l’argent, Judith Benhamou-Huet offre pourtant des éclairages sur ce qui se passe aujourd’hui. Ainsi, Christian Boltanski assure : «  En fait, gagner de l’argent est une chose très facile si on le désire : si tu mets toute ton énergie à gagner de l’argent, tu en gagnes. Et je suis suffisamment malin pour gagner de l’argent. Par contre, être un grand artiste est une chose extrêmement difficile. (…) Et comme je suis quelqu’un d’ambitieux, c’est ce que j’ai voulu atteindre ». Et Jeff Koons – 23 millions de dollars pour son « Balloon Flower » : «  Il y a très certainement une excitation d’ordre sexuel pour un artiste issu de la veine Pop à voir ses œuvres d’art atteindre des prix exceptionnels ». On retrouve aussi Damien Hirst, Vim Delvoye et quelques autres, qui font briller des dollars dans les yeux des marchands... Pourquoi donc cette course au magot serait-elle abominable pour les artistes plasticiens alors qu’elle est un signe de réussite dans tous les autres milieux. Le classement « Forbes »  des milliardaires en dollars ou la liste « Challenge »  de nos réussites nationales exprime le succès des magnats de l’industrie, de la mode, du spectacle... An so what ? Si l’Oréal plafonne dans le monde et Bernard Arnault et, et…  n’est-ce pas grâce à l’excellence de leurs choix, de leurs produits, de leur stratégie… L’art est aussi jugé sur l’excellence de sa production. Sauf que pour reprendre une formule qu’affectionne Pierre Cornette de Saint-Cyr : « Ce n’est pas l’argent qui donne sa valeur à l’art, c’est l’art qui donne sa valeur à l’argent ». 

Jacques Bouzerand