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Paris, France
Ce blog est celui de la conversation libre. Autour des arts, des livres, de la télévision ou de tout autre sujet de culture mais aussi - n'est-ce pas culturel ? - de la politique. C'est dire, simplement, que sur ce blog on parlera de tout. Je le nourrirai au rythme de mon inspiration, de mes rencontres, de mes visites, de mes lectures, de mes poussées d'admiration ou de colère aussi. Que chacun, ici, intervienne. Que l'on discute les uns avec les autres.. Voilà l'ambition de ce blog. Un mot encore sur le titre. "Mon oeil", c'est ce que je vois, mais c'est aussi, vieille expression, une façon de dire que l'on n'est pas dupe et que l'esprit critique reste le maître contre par exemple le "politiquement correct" et contre les idées reçues, de droite comme de gauche. ************************************************************************************* Pour les amateurs d'art, je signale cet autre blog, plus spécialisé sur l'art et les artistes, les expositions, les formes d'expression d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui: http://monoeilsurlart.blog4ever.com/blog/index-350977.html

lundi 3 juin 2013

Georges Mathieu ; Quelle cote aujourd'hui ?





Voilà, pour la maison de ventes Aguttes, le 14 juin, à Drouot-Richelieu, une belle vente de peintures qui comporte notamment une série de tableaux  de Georges Mathieu provenant de la collection personnelle de l’épouse du peintre, Adélaïde de Boisserée, décédée le 13 septembre 2004. Au cimetière de Passy, il avait fait orner la tombe de son épouse, d’une grande sculpture de sa composition.  Sur une plaque il avait fait indiquer: « épouse de Georges Mathieu d’Escaudoeuvres », et il avait fait graver ces mots, dans sa propre écriture : « Toi qui sacrifia ta vie pour mon art, Toi dont les ancêtres ont révélé l’art médiéval à tout un peuple, Toi qui rendit honneur à la France plus qu’à ton pays, Toi dont la fin de la vie fut un calvaire, Toi inconnue à qui le monde reconnaît la grandeur ».  Le peintre a disparu le 10 juin 2012 à Boulogne-Billancourt.

Les douze œuvres de la vente Aguttes sont diverses, plusieurs huiles sur toile comme: « Composition à fond blanc et à motifs rouge, noir, blanc et bleu turquoise » de 1960, 100 cm x 65cm, estimée de 70 à 80 € ; « Linosiris » de 1978, 92cm x 73cm, estimée de 30 à 40 000 € et des œuvres sur papier ou sur toile, plus petites et à des estimations de départ plus faibles, à partir de 1500 €.


En 2010, sur ce blog, j’écrivais ce qui suit :
« Pourquoi Georges Mathieu est-il, par les temps qui courent, si mal considéré  en tout cas coté si bas?  Ce peintre a eu, dans un passé encore récent,  tous les honneurs. Il a été considéré dès 1951 par André Malraux comme «  ' le ' calligraphe occidental » ( une qualification vaguement à côté de la plaque, mais tout de même… ). Gloire médiatique aussi: Paris Match lui consacre des reportages.  En 1963, il illustre une superbe campagne publicitaire d'Air France.  Dix ans plus tard,  une de ses créations est frappées au revers d'une pièce de 10 francs.  

Mais aujourd'hui, il n'a pas, n'a plus, comme on dit, la carte. Ni sur le marché, la grosse cote qu'il mérite. Il faut ainsi voir dans le dernier numéro de « La Gazette de l'hôtel Drouot » sa pourtant très  belle toile, « Nuit creuse ». Cette huile sur toile signée en bas à droite, de 
89 x 116 cm, peinte en 1981, provenant de la galerie Protée, présentée aux enchères le 13 février à Nice par Boisgirard Provence Côte d'Azur n'était estimée que de 80 à 100 000 €… Elle pourrait être négociée autour de 70 000 €… Relevée sur l'indispensable site « Artprice », la cote de Georges Mathieu, ces dernières années,  s'étage du plus haut au plus bas,  de 240 000 € pour une toile majeure de 2007, « Prédiction de Grégoire VII » de 1957 à 90 ou même 60 000 € pour des toiles moins connues ou plus récentes. Un autre tableau de Georges Mathieu, signalé par "La Gazette" du 19 février, ( belle image ), de 97 cm x 195, estimé de 140 à 160 000 €, "Oxum" de 1987, sera mis en vente le 27 février aux enchères à Cannes par la société de ventes André Appay-Nicolas Debussy.

      Quand on compare ces résultats avec ceux d'autres artistes de même talent, de même génie, de même nature on ne peut qu'être choqué par une si faible valorisation. Ainsi en novembre 2006, la toile « n°5 » de Jackson Pollock, peinte en 1948, a été vendue dans une transaction privée pour la somme de 140 millions de dollars et est devenue ainsi  des œuvres les plus chères de tous les temps. Qu'a donc fait Mathieu pour être si loin de compte ? Rien qui justifie une telle claque. Cet artiste a tracé sa voie de façon autonome, inventant une façon de peindre typiquement personnelle. Ses œuvres sont souvent magnifiques.

      À propos de la toile mise en vente, la critique d'art Caroline Legrand écrit dans « La Gazette de l'hôtel Drouot » :  « L'élaboration  de l'œuvre passe par la vitesse et le risque, mais insensiblement une structure se dégage, comme un message émergeant de la matière. L'expression profonde de la révolte de l'artiste »

         Cette critique d'art cite aussi des phrases d'explication du peintre : «  Le signe précède sa signification » comme il l'expliquait à propos d'oeuvres réalisées en 1960 ; « Je voulais un changement radical, un absence totale d'idéologique antérieure » précisait t-il en 1994.

      Né le 27 janvier 1921 à Boulogne-sur-Mer dans une famille de banquiers,  Georges Victor Mathieu d'Escaudœuvres, appelé  Georges Mathieu, s'oriente en 1942 vers la peinture après avoir fait des études de droit, de lettres et de philosophie. Au Salon des Réalités Nouvelles,  en 1947, il expose des toiles où la peinture jaillie du tube s'écrase sur la surface en y traçant des signes à la fois puissants et élégants. Mathieu peint debout des toiles placées verticalement. C'est de la peinture abstraite, qui ne représente pas quelque chose mais qui s'exprime par sa seule présence et sa seule vertu. ( Comme chez Jackson Pollock au États Unis qui pratique le dripping  dans les année 40  pour couvrir la toile posée au sol ) .  On parlera pour cette innovation de Georges Mathieu d' »abstraction lyrique ».  Mathieu accroche l'œil. Dans les années 1950, il expose aux États-Unis et au Japon.  Ses tableaux, il les peint parfois en un temps record au cours  de happenings ou de performances devant un public. En 1963, il est une des vedettes  de la rétrospective historique au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris.  « Air France » lui  confère une vaste campagne publicitaire qui prend appui sur plusieurs de ses toiles. Il dessine  la pièce de 10 francs en bronze qui a circule dans toutes les poches  de 1974 à 1987.

      Du temps a passé. Mise à part une belle rétrospective au Musée du Jeu de Paume en 2002, Georges Mathieu n'est guère soutenu par nos institutions ou nos penseurs de l'art. C'est plus qu'une erreur une faute contre un artiste français majeur que l'Histoire de l'art reconnaîtra comme un grand et auquel elle accordera une belle place. »

Les résultats de la vente Aguttes diront si les œuvres de Georges Mathieu se rapprochent de la cote qu’elle devrait avoir aujourd’hui, quand à la mi-mai à New York, chez Christie’s « Number 19 », (1948) , de Jackson Pollock, un "dripping », estimé entre 25 millions et 35 millions de dollars, a été adjugé à 58,4 millions de dollars, record absolu de Pollock.

Jacques Bouzerand



mercredi 29 mai 2013

Ventes d'art : Le temps des cerise....







Ce mois de juin,  après un mai  pluvieux, piteux, désespérant, et avant de s’épanouir en mois des cerises, sera de mon avis celui de belles affaires dans les ventes publiques. J’ai pioché avec intérêt dans les catalogues que j’ai reçus depuis une huitaine et j’y ai trouvé ce qui pourrait faire mon bonheur et celui de quelques autres amateurs, j’en suis certain.

Conseil avisé. Avant de partir en vadrouille le nez au vent pour flairer les bonnes occasions, il faut tout d’abord avoir feuilleté l’indispensable et géniale « Gazette de l’Hôtel Drouot ». C’est la mise en bouche nécessaire. L’apéritif qui séduit les yeux et l’esprit. Cet hebdomadaire de Tantale, depuis 1891,-  oui, plus de cent vingt ans-,  donne tant à rêver qu’il ne peut pas combler, bien sur, une soif absolue de beautés et de curiosités, mais il ouvre les voies, les chakras, prépare les chemins, confie des pistes de chasses aux plus futés des amateurs d’art. . .  Sa formule d’édition a été magnifiquement révisée et enrichie. De grandes et belles photographies, des listes de ventes et de résultats, des analyses subtiles, des articles des meilleurs spécialistes. C’est une bénédiction pour les collectionneurs, les amateurs, les rêveurs de peinture, de sculpture, d’objets d’art.

Quant aux catalogues, suivons quelques intuitions.

À Versailles, le 2 juin, chez Perrin, Royère, Lajeunesse, j’ai remarqué une immense table basse de Ron Arad, « Paved with good intention », de 2005, en acier chromé et aluminum poli, 347 cm de long, 140 de large estimée de 50 à 70 000 € ; un miroir d’applique circulaire en lames d’aluminium, de Michel Boyer, de 105 cm de large, estimé de 800 à 1 400 € ; un curieux buffet de Christophe Talec, « Coton » de 2013, entièrement recouvert de verre fondu et thermoformé, estimé de 6 000 à 8 000€ ; au programme aussi, Prouvé, Perriand, Mategot…

Chez Sotheby’s, 76, faubourg Saint-Honoré, à Paris, les 5 et 6 juin vont défiler de très belles œuvres contemporaines. Le5, un grand, un très grand, un immense collier de verre de Jean-Michel Othoniel de 2007( estimé de 60 à 80 000 €) ; une toile de Nicolas de Staël, « Marseille », 1954, (estimation : 1,2 à 1,8 millions d’€) ; le 6 juin, une toile de Wassily Kandinsky « Cercle bleu II » 1925, estimé de 1 à 1,5 million d’€.  Le même jour, Marina Picasso, dans le cadre des causes humanitaires qu’elle défend (au Vietnam pour des enfants et adolescents, à Nice pour des bébés, à Genève pour des adultes handicapés) met en vente deux toiles de son grand-père, le génial Pablo Picasso : « Palette et tête de taureau », 1938 (estimation de 1 à 1,5 million d’€) et « Femme assise en robe grise », 1943, (estimation de 2,5 à 3,5 million d’€).


Chez Pierre Bergé et Associés, au Palais d’Iéna, le 6 juin, passe une belle vente d’art moderne et contemprain. J’y relève, particulièrement attractifs, des dessins ( 4) d ‘André Masson estimés chacun,  de 3 000 à 8 000 € ; un triptyque, lithographie en couleur, de Hans Hartung, 1978,  estimé… de 300 à 400 € ; une gravure de Pierre Soulages, estimée, ele, de 400 à 600 €. Ces deux œuvres, signées,  ( qui vont s’arracher… ) proviennent de la collection de Jean-Paul Ledeur, grand expert, restaurateur extraordinaire et rédacteur actuel du catalogue raisonné de l’œuvre de Yolande Fièvre (1907-1983) dont une vingtaine de dessins figurent ( estimation maximum 1000 €) à cette vente.

Même date, même lieu, même maison de vente. Je signale, parmi 129 numéros, un tableau de Man Ray qui me paraît significatif, « Mythologie moderne », 1955, (estimé de 45 à 60 000€) ; deux gouaches de Georges Mathieu de 1958, (estimées chacune de 7 à 10 000 €) et un tableau de Jean Miotte, ( 197 x 260 cm), de 1974, estimé de 25 à 30 000 €… Idem et ibidem, à 16 heures, pour la vented d’arts décoratifs et design, avec au catalogue Royère, Ruhlmann, Lalique, Brandt, Chareau, Adnet, Roger Capron (bien doté) etc…
On finira, eodem situ, le 6 à 18 heures, par la curieuse vente de la collection conçue autour de la chute du Mur de Berlin, par Sylvestre Verger. Des morceaux du mur, quarante-huit,  récupérés et retravaillés par des artistes contemporains comme Arman, Buren, Chilida, Fromanger, Klasen, Sol Lewitt, Kabakov, Robert Longo, Mosset, Bernard Pagès, Takis, Velickovic…  seront cédés aux enchères sur des estimations très variées.

Piasa, le 7 juin, propose une belle liste d’objets haute époque et de curiosités. J’y ai vu une superbe plaque en marbre sculptée à décors d’entrelacs géométriques se 123 cm x 80, Italie du Nord, VIII ème-IXème siècle (estimée de 8 à 12 000 €); un Saint Jean de Calvaire, de l’atelier de Claus de Werve (1396-1439) provenant d’un groupe de Calvaire avec la Vierge conservée à l’église Saint-Genest de Flavigny-sur-Ozerain, Côte d’or)  et retrouvée en Écosse où elle était retenue depuis plusieurs générations (estimation de 70 à 100 000 €).

Artcurial, les 7 et 8 juin, au Rond-Point de Champs Élysées, consacre sa journée aux bandes dessinées et tout particulièrement à Tintin. Rien n’est au dessus selon moi en matière de BD  (et mon inoubliable rencontre avec Hergé dans ses studios de Bruxelles, voilà 40 ans, n’est pas pour rien dans mon appréciation irrévocable). À 11 heures, le 8, d’abord, les figurines de la saga Tintin : Tintin sur un chameau (1500-2000€) ; dans le cockpit du requin du « Trésor de Rackham le Rouge » (800-1500€) … Collections Pixi, Moulinsart, Nostalgie,  Leblon  Delienne,   Aroutcheff , Nat  Neujan ,  Jean- Marie  Pigeon,   Patrick  Regout… des dizaines de ces petits objets mythiques jusqu’à la Ford T de « Tintin au Congo ». À 14 h, au profit de « Douleurs sans frontières », des œuvre originales de Hergé qui pourraient atteindre des sommets : un dessin à la mine de plomb pour le crayonné de la planche 48 de « Coke en stock » (140 à 160 000 €) ; une encre de Chine pour la copie « de sécurité » de »L’étoile mystérieuse » (160 à 200 000 €) ; des albums dédicacés , des éditions précieuses et rares de tous les titres… C’est la fête à Tintin et Milou. On adore. Il faut y aller.

Jacques Bouzerand
















jeudi 16 mai 2013

"Métamorphoses de Matisse" par Karin Müller


Matisse, folie de couleurs ! Matisse, liberté du trait ! Matisse, génie de la peinture française ! Oui, bien sûr… Henri Matisse, né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis, dans les brumes du département du Nord est sans aucun doute l’un des plus peintres les plus solaires de l’histoire de l’art… Il le demeure aujourd’hui à travers les musées du monde entier, à travers les expositions dédiées à sa gloire. Ou bien, par exemple, dans  ses panneaux « La danse » qui, dès les années 1909-1910, signalaient au monde la créativité inouïe et l’originalité miraculeuse de ce fauve plus fauve que les « Fauves », de ce dessinateur plus vibrant que les artistes les plus vifs…

Et pourtant… De quelle grisaille avait dû s’extirper ce fils de grainetier, devenu péniblement clerc de notaire, pour s’affirmer peu à peu comme un artiste inimitable ! Combien d’oeuvres d’un académisme éprouvé a t-il dû copier, combien de maîtres a t-il dû subir : Bouguereau, l’académie Julian, Ferrier, Gustave Moreau (un magnifique toujours trop méconnu), Carrière… avant de parvenir à sa vérité. Combien de jugements désagréables ou négatifs, de critiques obtuses,  a t-il dû affronter ! Il lui a fallu, pour émerger et s’épanouir, entendre avec le peintre Simon Bussy, un ami, (trop oublié de nos jours malgré une forte cote, vérifiée sur Artprice) Pissarro qui lui assène : « Travaillez et n’écoutez personne ! » Et suivre aussi le conseil – toujours valable - de Gustave Flaubert : « Si on a une originalité, il faut avant tout la dégager. Si on n’en a pas, il faut en acquérir une »… Sans oublier les douloureux problèmes d’argent, les difficultés financières, la pauvreté et même la misère que Matisse dut traverser avant de trouver un marchand, puis un autre, puis des collectionneurs – le Russe Chtchoukine ou les Américains Stein par exemple- qui lui assurent au bout du compte, mais très tard, et lentement des satisfactions puis le bien-être  matériels. Quelle vie ! Ne parlons pas de ses intermittences sentimentales, elle figurent aussi bien dans le livre que Karin Müller vient de publier aux éditions Guéna-Barley : « Métamorphoses de Matisse ».

Karin Müller, auteur déjà de livres très passionnants et remarqués sur Nicolas de Staël et Edward Hopper, possède un véritable talent pour faire revivre des artistes disparus au moyen d’autobiographies recomposées. Ses livres ne dépassent pas les 150 pages et se dévorent comme des viennoiseries. Mais ils savent dérouler avec brio les fils d’une existence dans laquelle la vie et l’art se mêlent. L’art de Karin Müller est de dénicher dans des biographies pesantes et exhaustives les moments qui comptent et qui font sens, qui illustrent et qui expliquent. Un exemple : Matisse, perclus de dettes, n’hésite pas un beau jour de 1898, à acheter pour l’offrir à sa jeune épouse et modèle Amelie, un papillon épinglé dont la couleur bleue lui rappelle « la flamme soufrée du volcan de son théâtre d’enfants » et qui lui coûte 50 francs. Cinquante francs-or, le prix, grosso modo, d’un de ses tableaux à l’époque. Karin Müller sait varier ses modules. Une année entière peut ainsi, tenir en deux, trois phrases. Une visite chez un confrère peintre, Derain, Marquet, Signac, Camoin peut donner lieu à des considérations fouillées... Cette façon d’écrire, avec ses variations, ses modulations sans à-coups, me fait penser à ce qui dans le règne de la musique serait un concerto. Matisse mis en musique ? Pourquoi pas. En compositeur et chef d’orchestre magistral Karin Müller, avec son livre Allegro-Vivace ne peut s’attirer que les « Bravissimo »…

Jacques Bouzerand

dimanche 28 avril 2013

"Le Mur de Berlin" de Yadegar Asisi






Berlin est aujourd’hui une ville en devenir. Fondée au XIIIème siècle, la capitale de l’Allemagne du XXIème siècle, est encore un immense chantier. Les secousses de la Seconde guerre mondiale et celles de la Guerre froide y ont laissé des cicatrices profondes que les politiques, les architectes et les bâtisseurs, jour après jour, s’efforcent d’effacer pour faire de ce centre de l’économie européenne et mondiale une ville à la mesure de leurs ambitions.

De 1961 à 1989, vingt-huit années durant, entre l’Est et l’Ouest, une grande fracture a coupé en deux l’immense cité, anéantissant tout lien entre les vivants de part et d’autre. Construit en béton armé, redoublé d’un no man’s land, contrôlé militairement de jour et de nuit, infranchissable, sauf le plus souvent au prix de la mort, le Mur de Berlin, qui fut aussi celui de la honte, a été abattu voilà vingt trois ans. Pour le témoignage de l’Histoire, il en demeure quelques pans que des artistes venus de la terre entière ont couverts, après la chute de 1989, de peintures d’un humanisme vibrant ou d’un espoir grandiose : « Plus jamais ça ! ».

Reste que pour la mémoire, pour rappeler aux générations d’aujourd’hui et à celles à venir ce qu’a été cette sombre folie idéologique, il fallait une œuvre d’art puissante et énorme qui la fixe et l’exorcise. La voici, à « Check Point Charlie », offerte aux regards et à l’admiration des visiteurs et à la réflexion des milliers de touristes allemands ou étrangers. C’est « Die Mauer » de Yadegar Asisi. Là, s’inscrit l’histoire sur un écran gigantesque qui part du sol et monte sur des mètres et des mètres. L’ image présentée sur des centaines de mètres carrés englobe le spectateur dans une vision, panoramique, à 360 °,  qui donne l’illusion de la réalité. Il s’agit, à cent pour cent, d’une œuvre artistique utilisant les métiers les plus anciens de la représentation et les techniques les plus contemporaines du graphisme. Elle est composite mais unique, formée, grâce à l’ordinateur de centaines de photographies mises à l’échelle, reprises par le pinceau  de peintres attentifs aux détails. Elle représente, dans le quartier aujourd’hui si animé de Kreuzberg, la Sebastian Strasse, la Heine Strasse, avec vue sur la UBahn station de Moritz Platz, la tour de la télévision de l’Alexander Platz, l’église Saint Michaël, le restaurant Henne, le magasin Späti ouvert la nuit, la station d’essence Shell… Tout ce paysage de la légende vraie et  cruelle. Figurent sur cet écran, comme si vous y étiez, les dizaines d’immeubles de cette frontière. Des immeubles de l’est et des immeubles de l’ouest, le Mur, le Noman’s land, les herses barbelées, les vopos avec leur jumelles et la pancarte en quatre langue : « You are leaving the american sector… »… bref,  la vie reconstituée plus véritable encore que décrite dans les livres d’histoire.


L’auteur, le créateur de ce monument s’appelle Yadegar Asisi. C’est un artiste d’origine persane, né à Vienne en 1955. Il a passé sa jeunesse en Allemagne de l’Est, la RDA, à Halle et Leipzig.  Il a fait ses études d’architecte et de dessinateur graphiste à l’Université technique de Dresde. De là, il est passé à l’ouest, pour compléter son cursus au Collège des arts de Berlin. Il a alors choisi, en 1990, de se consacrer à l’art et à la réalisation de panoramas.  Il a alors créé dans ce but une entreprise qui emploie plus de soixante personnes à Berlin, Leipzig et Dresde. De 2003 à 2006, Asisi et ses employés ont créé d’immenses panoramas ayant pour sujet des sites extraordinaires, disparus ou lointains,  comme la Rome du IVème siècle, la Dresde de l’apogée du Baroque aux XVIIème et XVIIIème siècles, la forêt amazonienne, l’Éverest… Il installe au moyen de projecteurs puissantissimes  ces images composites et hyperréalistes pleinement développées dans d’anciens gazomètres désaffectés dont la forme circulaire et l’ampleur se prêtent au jeu. Le Mur de Berlin s’inscrit dans cette suite d’aventures. C’est sans doute la plus forte

On ne saurait se rendre à Berlin sans aller voir cette réussite extraordinaire. L’histoire y frissonne.

Jacques Bouzerand


vendredi 19 avril 2013

Afro Basaldella (1912-1975) : Un peintre, deux univers.


De plusieurs milliers à plusieurs centaines de milliers d’euros, les œuvres d’Afro Basaldella sont particulièrement présentes dans les listes d’Artprice,  le site internet qui récapitule les prix obtenus à travers le monde dans les ventes publiques par les œuvres d’art. Si le nom d’Afro Basaldella ne figure pas parmi ceux que l’on évoque le plus souvent dans les revues d’art ou les articles sur la peinture, il apparaît pourtant comme celui d’un artiste majeur du XXème siècle. Une importante exposition de plus de quarante œuvres sur papier et sur toile, réalisées entre 1947 et  1975 d’Afro Basaldella est organisée jusqu’au 31 juillet à la galerie Jean-François Cazeau, 8 rue Sainte-Anastase, à Paris dans le 3ème arrondissement. Elle vaut le détour, et même mieux.

Afro Basaldella, italien, nait à Udino, près de Venise, en 1912, dans une famille dédiée à l’art de sculpteurs et de décorateurs. Après ses études à Florence, Venise, Rome, il débute très tôt comme peintre figuratif et de décoration et expose très jeune, à la galerie Milone, à Milan, à la galerie della Cometa à Rome... Très doué, Basaldella réussit dans ses tableaux figuratifs à instaurer le climat d'une certaine sérénité activée par un tempérament. Son séjour à Paris en 1937 lui fait découvrir les innovations de Picasso, de Braque, et des artistes informels.  Leur influence à travers le cubisme et l’abstraction, le conduit à envisager une nouvelle manière de travailler moins contrainte par le modèle. C’est cette nouvelle forme de vision  qui s'impose à partir de son retour à Rome en 1938. Sa participation à l’exposition « XX Century italian art » au Moma à New York et son séjour aux États-Unis après 1950, lui permettent de rencontrer Arshile Gorky, Frannz Kline, Cy Twombly et Willem De Kooning et de se lier à eux.

Dès lors, Afro Basaldella découvre sa véritable nature et sa créativité de peintre. Un univers nouveau. Le peintre s’éloigne, s'échappe de la figuration, de la représentation qui le contenait jusque là, pour s’ouvrir à des formes libérées, tenues entre elles par la tension formelle du tableau. Son trait découvre la démesure ou la vibration intime, son pinceau se déchaîne, ses couleurs ne sont plus assagies par des a priori.

La reconnaissance internationale  va de pair avec cette nouvelle naissance. Evénement significatif : en 1958, l’Unesco lui demande, une immense toile pour le Palais de l’organisation à Paris. Ce sera « Le jardin de l’espoir », 7m sur 2,80m qui voisine désormais avec les œuvres de Picasso, Miro, Calder, Arp… D’importantes expositions lui sont ouvertes, à Darmstadt, à Berlin… Frappé par la maladie, il meurt en 1975. Son œuvre continue de rayonner à travers le monde dans les musées et les galeries de New York à Saint Pétersbourg, de Londres à Paris.
JB


dimanche 14 avril 2013

Aubertin au Mamac (Nice) : Vous avez dit rouge ?


Ce qui est passionnant avec l’œuvre de Bernard Aubertin, c’est que ce travail excelle à démontrer l’infinie liberté de la peinture. Originaire d’un point « p », elle peut, par la volonté de l’artiste, par son imagination, par ses talents…, s’épanouir dans des horizons extrêmement éloignés de ce point de départ. Même si elle lui est reliée par des liens ténus.

Le point d’origine de la peinture de Bernard Aubertin se situe dans l’orbite d’Yves Klein. Il y a un avant et il y a un après Klein. Avant, Aubertin ne se satisfait pas de ce qu’il peint, tableaux abstraits ou figuratifs. Il n’aime ni ce qu’il fait, ni ce qu’il  voit dans les expositions. Après ? C’est Aubertin lui-même qui le raconte dans un des textes du catalogue publié à l’occasion de l’exposition « Bernard Aubertin, la nature des choses », consacrée à l’artiste par le Mamac, le Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice, du 9 février au 26 mai 2013.

Au début de 1957, Aubertin, 27 ans,  rencontre Yves Klein qui l’invite à lui rendre visite dans son atelier du 9, rue Campagne-Première, à Montparnasse. Il y voit « ses premiers tableaux monochromes, de couleurs différentes, orange, noir, vert clair, jaune – la période bleue n’avait pas encore commencé. (…) Face à ses tableaux, (…), j’eus une révélation : la couleur libre, pure… (…). Il me fallait être un peintre monochrome». 

À 72 ans, Bernard Aubertin, établi à Reutlingen  en Allemagne, revenant sur son parcours artistique, relève que la caractéristique de son œuvre est d’abord, « la composition sérielle et l’ordonnance régulière de ses tableaux ».  « Certes, ajoute t-il, je peins monochrome et je fais des œuvres de feu, mais la comparaison avec Yves Klein s’arrête là ». Même si à cette référence doivent être additionnées les interférences d’Aubertin avec le « groupe Zéro » de Düsseldorf et ses fondateurs, Heinz Mack, Otto Pienne et Günther Uecker (le frère de Rotraut, épouse d’Yves Klein)…, auxquels Yves Klein l’a présenté et qui développent une sensibilité proche de la sienne.

Ces rencontres, dans le creuset de l’artiste en devenir, révèlent Aubertin à lui-même.  Elles déclenchent son propre processus de création. Dès lors, l’artiste trouve sa voie. C’est d’abord une couleur. « Un coup de poing sur la table : du rouge, du rouge, du rouge ! Énergie transmise… Le feu restitué » clame t-il. D’autres couleurs se succèderont : le noir, le blanc, l’argent, l’or, mais également du gris, du marron, du jaune… sans abolir cet engagement fondamental. C’est dans la monochromie qu’ il fonde ses repères cardinaux, son « quatuor plastique : espace, temps, mouvement, énergie ».

L’artiste explique parallèlement qu’il ne « considère jamais le tableau comme terminé ». «  Je souhaite, explique t-il, que le spectateur comprenne que je peins des tableaux qui sont le résultat d’une inlassable répétition. Je voudrais que le spectateur ne s’arrête pas à l’aspect plaisant du tableau, au choc émotionnel que lui procure la vision de la couleur seule, en bref, qu’il ne prenne pas pour œuvre achevée, à contempler, ce qui n’est qu’un moment de peinture ».

La voie d’Aubertin, c’est aussi d’appliquer sa pratique du monochrome non seulement à la surface plane de la toile, mais aussi à des forêts ordonnées de clous, à des tronçons de poutres, à des agencements de fil de fer, à des surfaces poinçonnées de milliers de trous, à « des dos de cuillères, des serviettes éponge, des allumettes plus ou moins longues… », c’est à dire à des matériaux qui viennent parler d’eux même. Lorsqu’Aubertin embrase ses tableaux de feu, enflamme page à page, ses livres (de grande série) c’est moins pour garder la trace du feu, sa mémoire évanouie, son fantôme que pour conserver l’effet concret du feu sur ce qu’il a brûlé.

On le conçoit du coup clairement, avec Aubertin, nous sommes à cent lieues de la philosophie d’Yves Klein. Dans une tout autre conception métaphysique. Dans de tout autres concepts. Là où Klein aspirait patiemment et impatiemment à atteindre l’Immatériel, Aubertin, lui, s’exprime, dans un parfait matérialisme objectif. On est plutôt dans la veine du « Parti pris des chose » de Francis Ponge.

« La nature des chose » au  Mamac, comme l’an dernier à Paris, « Rouge », l’exposition de Bernard Aubertin,  à la galerie Jean Brolly – associé à l’exposition- ou les très nombreuses expositions qui sont régulièrement montrées à travers le monde permettent de saisir la spécificité et la de cet artiste. Par sa pratique qu’il veut laborieuse, par la diversité de son expression qu’il veut objective et par ses visées humanistes, Aubertin trouve sa place dans la liste étroite des artistes contemporains qui comptent.

Jacques Bouzerand


lundi 1 avril 2013

Art Paris Art Fair : Et si c'était le Printemps...


Art Paris Art Fair, s’est désormais installée comme « la » foire d’art printanière de Paris. En somme, une jumelle ensoleillée mais orientale de la FIAC, avec fenêtre sur le levant, quand la FIAC ouvrirait ses chakras vers le monde anglo-saxon. 144 galeries exposent. Revue et corrigée plusieurs fois depuis sa conception,  vivifiée par Henri Jobbé-Duval en 2011, Art Paris Art Fair est, depuis deux ans, dirigée et activée par un Guillaume Piens bien décidé à lui donner une place de premier rang. Nous y sommes.

Visitée en fin de course ce lundi de Pâques, Art Paris Art Fair 2013 est saluée comme un succès par de nombreux marchands, satisfaits de leurs ventes et des contacts pris. Beaucoup de visiteurs visiblement à l’aise, français, étrangers, allemands, russes, libanais…  manifestement intéressés, questionnent les galeristes, demandent des prix… Une poussée de sève sur le marché parisien de l’art ? Qui ne le souhaiterait ?

En faisant de la Russie le pays invité d’honneur la foire, Guillaume Piens a entrainé au Grand-Palais des galeries que l’on n’avait pas encore vues à Paris, venant de Moscou, de Saint-Pétersbourg, d’Ekaterinbourg, de Rostov ou de Vladivostok, avec leurs lots de découvertes bienvenues.

Les galeries françaises ont souvent accroché à leurs cimaises, « leurs » Russes, comme l’ont fait, à Pièce Unique, Marussa Gravagnuolo et Christine Lahoud, avec une prodigieuse série de dessins d’Éric Boulatov ; Anne de Villepoix avec Kallima Alexei ; Jacqueline Rabouan-Moussion avec Oleg Kulig et PG Group ; Vincent Sator avec Alexei Vassiliev et Yevgenly Fiks ; Farideh Cadot avec Igor Chelkovski…  Quatre-vingt dix artistes russes au total, du jamais vu ici.

Il faut saluer la présence de galeries hongroises, slovènes, bosniaques, et aussi celle de galeries venues de Beyrouth ou de Dubai ouvrant ainsi le périmètre vers des artistes arabes ou orientaux que soutiennent, à Paris,  Imane Farès ou Claude Lemand.

L’Extrême orientale Corée du Sud  a été bien présente. Avec les photos de Bongchae Jeong, la galerie Han a mis beaucoup de gommettes rouges et a fait admirer les toiles de Kyung-Ja Rhee, Sungil Son, Dongsu Lee, Myung Lee, les étonnantes cires d’abeille de Kyeong-Sig Yang…

Au long des allées de la foire, j’ai pu apprécier le stand riche de la galerie Gimpel & Müller avec ses tableaux de Guy de Lussigny,  son cabinet noir spécialement aménagé  pour mettre en  lumière et en valeur les images photo (ainsi ) quasi luminescentes de Garry Fabian-Miller ; le stand de Nathalie Obadia très vibrant ; celui de Véronique Smagghe, de Jean Brolly, d’Éris- Landau avec les cartonnages  colorés et les plaques grattées de Raymond Hains ; la galerie Lahumière, Daniel Templon… Je n’ai pas résisté aux vertiges verticaux  de l’échelle lumineuse de Rue française par Miss China, ni, pour la nostalgie des années soixante à Saint-Germain des-Près, aux petits formats et aux grandes toiles,  présentés par la galerie Guillaume, de Shirley Goldfarb qui fréquentait Joan Mitchell,  Sam Francis, Andy Warhol, Shirley Jaffee, Yves Klein… 

Jacques Bouzerand